Corr., XI
5. Il ne parle en ce temps-là de la philosophie qu'avec un religieux enthousiasme : « Source inépuisable de jouissances suprêmes, c’est elle qui nous donne la force de l’âme et la capacité nécessaire pour sentir et adorer le génie. Avec elle tout s’aplanit ; les difficultés disparaissent ; l’âme est étendue, elle conçoit
et aime davantage. » (Corr.. I, 1-2.)
temps sans doute de montrer tout ce que l’idéologie apprendra à Beyle, tout ce qu’elle laissera dans ses livres. Son esprit en sera comme imprégné. Idéologue, il restera toujours hostile à la pensée allemande, à ses profondeurs obscures, à ses envolées aventureuses ; qu'il s’agisse de métaphysique ou de poésie, le vague ne le séduira point, comme tant de ses contemporains ; 1l aimera par dessus tout la précision lucide et sèche. Idéologue, il prétendra qu'il n’y a ni vérité ni beauté en dehors des phénomènes bien observés ; il croira qu’on fait un traité de philosophie, comme une monographie morale, comme un récit de voyage, comme une histoire de l’art, comme un roman, en décomposant avec logique la réalité visible. Expérience et analyse, petits faits bien vus, et déductions rigoureusement conduites, lui sembleront l’universelle méthode de toute œuvre intellectuelle !. Et il en donnera, dans ses livres comme dans ses théories, un continuel et mémorable exemple. La doctrine idéologique a eu son romancier, son psychologue, son critique, et c’est Stendhal.
Dira-t-on que, sans l’abbé Gattel, Beyle aurait lu néanmoins, quatre ou cinq ans plus tard, Montesquieu, Helvétius, Cabanis et Tracy, et qu’assurément il avait l'esprit fait pour les aimer ? Sans doute. Il n’en reste pas moins que l’abbé Gattel fut l’initiateur, et qu’en expliquant le premier ? à Beyle la philosophie de Condillac et des idéologues #, 1l sut conquérir l'estime d’un élève difficile. Laissons lui donc la gloire d’avoir eu, dans le sens vrai et profond du mot, Stendhal pour disciple 4
1. M. Picavet a indiqué d’un trait juste les rapports de Stendhal et de l’idéologie. (Voir Les Idéologues, 489-492.)
2. J'ai dit que Dubois-Fontanelle parlait aussi de Condillac à ses élèves. Mais son exposé restait plus général.
L'enseignement de ces deux professeurs appartenait à la troisième section. Sans doute Beyle suivit donc en même temps leurs deux cours. Mais rien ne nous permet de l’affirmer, puisqu'il n'apparaît jamais parmi les lauréats de l’abbé Gattel.
3. Je les confonds à dessein, bien que M. Picavet ait voulu voir entre Condillac et les idéologues de profondes différences. Mais les idéologues eux-mêmes le démentent : « tdi est vraiment le créateur de cette science », écrit Tracy au début de son extrait raisonné de |’ Idéologie.
&. Grenoble, en ces années-là, fut-elle, comme Beyle, convertie à l’ idéologie ? M. Picavet (84) a parlé du Lycée des sciences et des arts qu’on y fonda, et qui,
en cinq ans, produisit «cent vingt mémoires, discours, dissertations...» À l’en croire, ce serait là une preuve que les idéologues foisonnaient à Grenoble. Mais il suffit de lire le compte rendu des séances, pour s’apercevoir que la littérature intéressait les membres du Lycée beaucoup plus que l'idéologie. Si l’abbé Gattel lui-même prend la parole, ce n’est point pour lire une dissertation philosophique, mais « des réflexions sur quelques vices d’élocution familiers aux Français et spécialement aux Grenoblois ». (Décade philosophique du 20 floréal an IX.) Ce même jour le citoyen Joly, conseiller de la préfecture, y lisait « une traduction en vers alexandrins d’une scène du Pastor Fido, le citoyen Laurence une ode : Le Temps ramenant la paix, et le citoyen Dubois-Fontanelle « un essai sur les chansons ».
Ce Lycée n’était d’ailleurs que l’Académie Delphinale de l’ancien régime.
dal