H. Br. Il
4. Et, je le croirais, la géométrie surtout, que devait préférer ce visuel, ami
des images précises.
pouvait trouver le plaisir parfait d’une rigueur et d’une évidence au delà desquelles on ne peut rien désirer. L'intelligence de Beyle se sentait enfin à l’aise. «.. j’aimais, dit-il, et J'aime encore, les mathématiques pour. elles-mêmes, comme n’admettant pas l'hypocrisie et le vague, mes deux bêtes d’aversion 1, »
Cet amour fut bientôt le plus furieux des enthousiasmes ?. Beyle est une âme excessive ; il ne connaît pas les curiosités qui s’amusent ; même les plaisirs intellectuels deviennent tout de suite pour lui violents comme une passion sensuelle. Il se plongea, il s’engloutit dans les mathématiques avec frénésie.
€... ma passion mathémathique, écrit-il, me jeta dans une profonde solitude de 1797 à 1799. Je puis dire avoir travaillé pendant ces deux années et même pendant une partie de 1796 # comme Michel-Ange travailla à la Sixne. » Et ailleurs : « De 1796 à 1799, je n’ai fait attention qu’. aux mathématiques. Je calculais avec anxiété les moyens de pouvoir consacrer au travail une demi-heure de plus par jour. » — « La passion pour les mathématiques absorbait tellement mon temps que Félix Faure m’a dit que je portais alors mes cheveux trop longs, tant je plaignais la demi-heure qu’il faudrait perdre pour les faire couper 4. »
Possédé par les sciences, Beyle poursuivait donc sa nouvelle étude avec toute la pure ardeur du savant, avec toute l’obstination intéressée de l’ambitieux, puisqu’elle
1.11. Br., 1,131.—«L'hypocrisie », c’est peut-être une explication bien compliquée de ce goût naturel qui poussait Beyle, à quinze ans, vers une science précise et claire. Ailleurs (II, 56), il est moins catégorique : « Mon enthousiasme pour les mathématiques avait peut-être eu pour base principale mon horreur pour l'hypocrisie, l'hypocrisie, à mes yeux, c'était ma tante Séraphie, madame Vignon et leurs p{rêtres]. »
2. 11 faut noter pourtant que Beyle fut tout d’abord un mathématicien très médiocre (voir H. Br., I, 257, 277-283).
3. Il ne faut tenir aucun compte des dates données ici par Beyle. En 1796, l'Ecole centrale n'existait pas. Même en 1798, la passion de Beyle pour les sciences ne l’empêchait pas d’obtenir le premier prix de belles-lettres, tandis qu'il n’avait alors aucun succès en mathématiques. Tout ce qu’il écrit ici ne saurait s'appliquer qu’à 1799.
4H. Br, 1, 79, 180-131: 11, (68
ravissait son intelligence, et lui promettait une vie nouvelle. Cependant son grand-père en pâtissait. Beyle le négligeait, lui et les belles-lettres ! Le caprice de sa passion lui faisait oublier le reste du monde.
Il ne cherchait plus qu’un mathématicien. Son maître de l’École centrale ne l’avait point satisfait. C’était Dupuy de Bordes ?, qui, avant Beyle, avait instruit Napoléon à. Mais Beyle le trouva insuflisant : « Dupuy, écrit-l, le bourgeois le plus emphatique et le plus paternel que j'aie jamais vu, sans l'ombre de talent. C'était à peine un arpenteur 4... »
AU NH Br. 1,107:
2. Sur Dupuy de Bordes, voir Chuquet, Stendhal-Beyle, 22, et surtout Jeunesse de Napoléon, I, 340 et 477. C'était alors un homme de cinquante ans (né en 1746, mort en 1815).
3. Il ne le laissait point oublier. Le 1€T frimaire an VII, à la cérémonie qui marqua l'ouverture des cours, Dupuy de Bordes fit une harangue : «.. pour dernière preuve de la supériorité des méthodes nouvelles, il a cité le héros de l'Italie lui-même, à qui il a donné des leçons. En parlant de Bonaparte, il a éveillé dans tous les cœurs les sentiments d’admiration que son nom seul inspire ; et lorsqu'il a fait des vœux pour la prospérité de ses projets, la salle a retenti d’applaudissements unanimes. » (Clairvoyant du 4 frimaire an VII.)
4. H. Br., 1, 239. Cf. 249 : «M. Dupuy... n'avait pas l'ombre de logique dans la tête. Il parlait noblement et avec grâce, et il avait une figure imposante et des manières fort polies. »
Le caractère de Dupuy de Bordes, et ses rapports avec Beyle, apparaissent bien dans une curieuse correspondance qu'ils échangèrent quelques années plus tard. Beyle s’y montre, plus qu'on ne le pourrait croire, plein de respect, de reconnaissance, et même de dévouement pour son ancien maître. Et celui-ci est un curieux mélange de vanité, d’emphase paterne, de sensiblerie et de platitude.
Le 26 décembre 1805, Dupuy de Bordes écrivait à Beyle une longue lettre de six pages :
« MonsIEUR,
« J'ai pu vous distinguer parmi mes nombreux élèves, et quoique les circonstances vous aient éloigné de moi, j’ai toujours conservé pour vous et l’estime que vous méritez et l'attachement que je n'ai jamais cessé d’avoir pour mes disciples.
Je viens réclamer aujourd’hui vos conseils et surtout le secret sur un objet qui peut avoir pour moi les suites les plus heureuses.
L’attachement, j'ose dire l'estime que l’empereur a conservé pour moi devait me conduire et m'aurait conduit en effet à des résultats avantageux..., mais il fallait être auprès de lui... pour lui rappeler un de ses anciens professeurs.
Etant consul son intention était de me nommer au corps législatif : des
Mais la médiocrité du professeur ne nuisait en rien à la passion de Bevle pour l’objet de son enseignement ? : « J’aimais d'autant plus les mathématiques que je mépri-
intrigants me supplantèrent ; il désirait encore que j’occupasse une première place dans l’enseignement public : on lui dit. que je l’avais refusé. »
Et il raconte à son ancien élève qu’il vit l’empereur à Lyon. Il le met ensuite au courant de ses affaires de famille, de sa fortune, et de ses projets :
« Vous savez. qu’on m'accorde assez généralement un talent tout particulier pour captiver l'enfance... Il est certain qu’il n’est encore sorti d’auprès de moi que des jeunes gens qui sont ou qui seront bons amis, bons pères et bons citoyens. » Et il veut profiter de ce « talent tout particulier » pour fonder en France une sorte d'école militaire privée, destinée aux étrangers riches. Beyle, alors dans le commerce à Marseille, pourra facilement faire parvenir en Louisiane le programme de cette école (un programme jadis présenté à Catherine de Russie !), car Dupuy de Bordes compte sur l'Amérique pour lui envoyer des élèves productifs. Îl conclut enfin :
« J'attends de votre ancien attachement pour moi une réponse à laquelle je n’hésiterai pas de me conformer. Je vous réitère la demande du secret le plus absolu, et vous prie de brûler ma lettre. »
Beyle lui répondit, en lui conseillant, semble-t-il, d'adresser une supplique à l’empereur. Dupuy de Bordes, le 19 janvier 1806, le remercie avec effusion :
« J'ai reçu, mon vieux et bien bon ami, avec reconnaissance la réponse que vous avez bien voulu me faire ». Et il comble Beyle de tendresses et de confidences. Il lui parle d’un sien ami : « C’est une âme chaude comme la vôtre ; il aime à rendre service comme vous. » [1 lui expose ses méthodes : « Je veux former l’entendement par des raisonnements justes... C’est toujours Condillac à la main que je conduis mes élèves *, » Il lui demande de recommander son pensionnat aux riches Marseillais. Et il termine : « Avouez, mon digne et jeune ami, que je compte bien sur vos bontés pour votre vieux professeur. J’ai été attendri jusqu'aux larmes du désir que vous aviez de me mettre à même d’exécuter Je voyage de Paris ; cet aveu de votre part m'a pénétré, j’en conserverai toute ma vie la plus vive reconnaissance. — Je compte tellement sur vous, mon bon et jeune ami, jai une telle confiance dans vos déterminations et vos conseils que j'embrasserai toujours avec certitude de réussir le parti que vous me proposerez. » (Bibl. de Grenoble, R 302.)
Le professeur Dupuy de Bordes faisait, comme son élève, beaucoup de fautes d'orthographe.
1. Beyle ne fut apparemment point le seul à mépriser les leçons de M. Dupuy. Au début de la première année, plus de cent élèves s'étaient présentés pour suivre son cours. Mais beaucoup désertèrent bientôt. (Tableau de distribution des prix pour l’an V, Arch. de l’Isère, L 378.)
Les spécialistes seront peut-être curieux de connaître le programme des mathématiques enseignées à l'Ecole centrale de Grenoble, et peut-être surpris de voir qu'il n’y fallait que deux ans pour mener, des premiers éléments, un élève à l’Ecole Polytechnique. Le cours complet comprenait : « L’arithmétique, la géométrie, l'algèbre, l'application de l’algèbre à la géométrie, le calcul des remblais et déblais, le nivellement et l’art de lever les plans, en faisant succéder la pratique à la théorie, par des opérations sur le
* Cf. H, Br., I, 239 : « Cet homme si vide disait cependant une grande parole : « Mon enfant, étudie la Logique de Condillac, c’est la base de tout. »
sais davantage... [mon maître M.] Dupuy !. » Pour le remplacer, il trouva d’abord un livre : € J’achetai ou je reçus en prix les œuvres de l’abbé Marie... Je lus ce volume avec l’avidité d’un roman. J’y trouvai les vérités exposées en d’autres termes, mais du reste rien de nouveau ?, » Enfin 1l découvrit un homme à.
Cet homme est l’un de ceux que Beyle a le plus admirés et le plus aimés : singulière preuve de sa passion exaltée pour les sciences 4 L’ironique Beyle fut toujours plus porté que personne à l’enthousiasme, comme 1l convient à une âme naïve et forte. Ainsi l’avons-nous vu chérir dévotement le valet de chambre Lambert. Le géomètre Gros va lui inspirer une vénération, mieux méritée sans doute et plus intellectuelle, mais aussi attendrie.
« Dans mon adoration pour les mathématiques, j’entendais parler depuis quelque temps d’un jeune homme,
terrain pendant la belle saison ; les sections coniques, les lieux géométriques, la statique, enfin l’exposition du nouveau système métrique. » (Programmes des cours de l'Ecole centrale du département de l'Isère, pendant l’an V1..., Arch. de Grenoble, LL 223.)
Les classes de mathématiques avaient lieu tous les jours, de huit heures à dix heures.
4, H, Br, II, 53-54.
2. H. Br., Il, 55. — Marie (1738-1801) avait publié en 1770 des Leçons élémentaires de mathématiques.
Beyle avait d’abord usé de Bezout, qu'il « méprisait..… autant que M. Dupuy ». Il s'était ensuite adressé à Clairaut, « fait pour ouvrir l'esprit, que Bezout tendait à laisser à jamais bouché. » (1d., 1, 249-250.)
Bezout (1730-1783) était l’auteur de deux cours de mathématiques, l’un en six, l'autre en quatre volumes. Mais Beyle veut peut-être parler de sa Théorie générale des équations algébriques : Paris, 1779, in-4°, — Quant à Clairaut, ses Elémens d’algèbre, parus en 1746 (in-8°), eurent un succès assez durable pour être réédités jusqu’en 1801 ; ses Ælémens de géométrie (1741, in-8°) réussirent mieux encore, puisque, cent vingt ans après leur apparition, en 1861, on en donnait une nouvelle édition.
3. Il avait essayé déjà, sans succès, des leçons d'un M. Chabert. (HI. Br., I, 277-283 ; II, 54 et suiv.)
4. Pour comprendre toute l'étendue et, disons-le, toute la noblesse de cette passion, il faut lire, dans l'édition enfin complète que M. Edouard Champion a donnée d'Henri Brulard, le long récit fait par Beyle de ses études scientifiques (voir surtout II, 53 et suiv.). Avec une opiniâtreté invincible, il s'efforce de comprendre ; c’est l'évidence que veut son clair esprit ; la sottise de ses maîtres, ou leur ignorance, les empêche de répondre à ses questions ardentes. Avec angoisse, il se demande où est la vérité. Et quand il découvre enfin celui qui sait la prouver, il s'attache à lui comme au révélateur d’une vie nouvelle et
d’un bonheur parfait.
fameux Jacobin, grand et intrépide chasseur, et qui savait les mathématiques bien mieux que M... Dupuy... » Il osa lui demander des leçons : « C’étaient les cieux ouverts... pour moi. Je voyais enfin le pourquoi des choses, ce n’était plus une recette d’apothicaire tombée du ciel pour résoudre les équations. — J'avais un plaisir vif, analogue à celui de lire un roman entraînant 1... »
Beyle l’aima pour cette initiation à la vérité. Il l’aima encore pour son noble caractère ? et pour ses vertus républicaines à.
1. H. Br., I, 64-66. — Une circonstance toute récente put désigner Gros à l'attention de Beyle. Au commencement de l’an VII, Gros vient d’être nommé membre du Jury central d'instruction, composé seulement de trois notables Grenoblois, et chargé de surveiller et de diriger l'Ecole centrale. Ce choix particulièrement honorable (le docteur Gagnon avait présidé ce jury trois ans auparavant) mettait en lumière ce savant modeste et original. On peut supposer que Beyle, dont la grande passion pour les mathématiques date de cette même année, pense alors à s'adresser à lui.
2. « Voir un homme sur le modèle des Grecs et des Romains, et vouloir mourir plutôt que de n'être pas comme lui, ne fut qu’un moment. » (H. Br., II, 65.)
3. Nouvelle preuve, s’il en est besoin, que Beyle était déjà jacobin à quinze ans. Gros ne put qu’affermir et exalter encore ses convictions : « Un jour de grandes nouvelles, raconte Beyle, nous parlâmes politique toute la lecon et, à la fin, il ne voulut pas de [mon] argent... Ce trait fort simple redoubla mon admiration et mon enthousiasme. » (H. Br., II, 67-68.)
Cette admiration semble avoir été méritée. Le judicieux Colomb ajoute son témoignage à celui de Beyle : « M. Gros. avait comme l'intuition de toutes les sciences ; mais sa haute raison le portait plus spécialement vers les mathématiques, dans lesquelles il pénétra profondément. M. Gros donnait. la parfaite image du républicain pur, modeste, désintéressé ;.… il était resté comme un noble représentant de cette forme de gouvernement dans les temps antiques ; tel enfin qu’on nous peint les sages de la Grèce. M. Gros ne s’occupait guère du soin de sa fortune : le charme de la méditation l’emportait sur tout.…
Chacun recherchait M. Gros pour sa science et pour son aménité. M. Fourier, l’ancien secrétaire de l’Institut d'Egypte, devenu préfet de l’Isère, en 1802, l’appréciait justement... Si M. Gros, cédant aux conseils de M. Fourier, fût venu se fixer à Paris, il eût bientôt appartenu à l’Institut. » (Not. bicg., XVII- XVIII.)
J'ai vainement cherché des renseignements plus complets sur cet ami de Beyle dans les archives de Grenoble. (CF. Chuquet, 25.) Çà et là, le nom de Gabriel Gros apparaît, dans les menus incidents de la vie politique dauphinoise. Mais il n'importe guère, par exemple, qu’il ait été nommé électeur aux assemblées primaires de 1797 (Clairvoyant du 30 mars). On trouvera un discours de lui dans le Clairvoyant du 15 messidor an VII. Gabriel Gros regrettait le 9 thermidor : « A l’ardeur la plus noble succédèrent la plus lâche indifférence et l'égoïsme le plus vil... Le fanatisme religieux ressaisit ses torches, ses poignards et ensanglanta le sol de la liberté...» I] prétend « faire renaître l'esprit public, le vivifier et le diriger vers des choses grandes et utiles »; et les moyens
« Sans que Gros fût le moins du monde charlatan,.… il occupait toute mon âme. Je l’adorais et le respectais tant que peut-être Je lui déplus... » Ce fut une amitié silencieuse, ardente et timide, comme tous les grands amours de Beyle : « je fus » avec lui € comme je fus plus tard avec les êtres que j'ai trop aimés, muet, immobile, stupide, peu aimable et quelquefois offensant à force de dévouement et d’absence du moi. Mon amour-propre, mon intérêt, mon moi avaient disparu en présence de la personne aimée, J'étais transformé en elle 1... »
Une amitié si rare est autre chose que le bref caprice d’un enfant. L’ «incomparable Gros » fut, au témoignage de Beyle, l’un des trois hommes qu’il respecta le plus tendrement ?. Aussi n’oubliera-t-1l plus le jeune savant pauvre et désintéressé, qui, dans une petite chambre de la vieille rue Saint-Laurent 3%, lui donnait des leçons d’algèbre, et s’enflammait avec lui aux victoires de la République. Fidélité émouvante qui honore sa délicatesse, Beyle essaiera de faire passer à la postérité le maître de sa jeunesse, son ami. En 1829, dans les Promenades dans Rome, il suppose que « M. Gros, célèbre géomètre de Grenoble », visite avec lui Saint-Pierre, et l’aide à en prendre
qu’il préconise, dans l’universel abaissement, « c’est l'instruction, c’est l'énergie des hommes de bien, c’est enfin la volonté ferme de défendre la déclaration de nos droits, et d'exécuter celle de nos devoirs. » Tel est le mâle et ferme langage qui enthousiasmait Henri Beyle.
40H: Br; 1, 67:10, 25.
2. « Ces trois hommes [Gros, Rebuffet, et le père Ducros *, bibliothécaire de la ville de Grenoble, et, un temps, de l’Ecole centrale] ont possédé toute mon estime et tout mon cœur, autant que le respect et la différence d’âge pouvaient admettre ces communications qui font qu’on aime. » (Id., I, 25.)
Dans le Journal de 1805, il désigne Gros, Tracy et Chateaubriand pour former le tribunal par lequel il voudrait être jugé (125) ; et un peu plus tard (206), il déclare Gros un « homme de génie ».
3. Dans l'antique faubourg qui s'écrase entre l’Isère et les flancs de la Bas-
tille.
* Ce père Ducros avait mérité l'admiration de Beyle par sa hauteur d'âme. Dans un fragment inédit de messidor an XII (Bibl. de Gren., R 5896, t. XXV), Beyle note ce trait : «M. Ducros s’écrie à 69 ans, devant deux vieillards et moi: « Qu'on me donne la gloire de Cook à condition de mourir un quart d'heure après, et je suis content, » (Cf. aussi H. Br. I, 214-219.)
les mesures !. Et dans le Rouge et le Noir, en 1830, il fait découvrir par Julien Sorel « un honnête homme ; il était géomètre, s’appelait Gros et passait pour Jacobin 2...» Enfin, quand Beyle a cinquante ans, il écrit encore, dans Henri Brulard, que Gros est un « géomètre de la haute volée », un « grand homme 8. » Il l’aimait toujours.
Les mathématiques ont donc laissé dans le cœur de Beyle une grande et rare amitié : conséquence imprévue de pareille étude. Mais Beyle est tellement sensible qu’il lui faut mêler l'amour à toutes choses, même à l’algèbre.
Elles laissèrent aussi leur marque dans son esprit. On ne s’est point impunément, au cours de deux ou trois années, livré avec une telle frénésie aux sciences abstraites. Ce que Beyle y gagna, il est à peine besoin de le dire : méthode précise et sûre, clarté de conception et rigueur de raisonnement, c’est l’habituel profit des études mathématiques. Parallèlement à la grammaire générale et à la logique de Condillac, elles clarifièrent et affinèrent l’inteiligence de Beyle 4.
Je n’ose dire qu’elles contribuèrent aussi à le gâter. L'enfant n’était déjà que trop incliné aux partis pris tranchants. Têtu par caractère, d’esprit naturellement sec, net, un peu simpliste, habitué d’ailleurs, en son orgueilleuse solitude de petit être méconnu, à croire avec opiniâtreté en sa propre raison : les mathématiques vont exagérer encore sa manie de certitude. Négations brutales, axiomes autoritaires, réponses catégoriques et abruptes aux questions qui demanderaient le plus de ménagements, par cette insupportable habitude, Beyle va choquer ses amis, avant de scandaliser ses lecteurs. Il fait sans cesse une application déplacée de l'évidence mathématique. Et n'est-ce point encore aux méthodes mathématiques,