CHÉRUBIN BEYLE
Sa famille. — Son milieu. — Sa race.
Beyle est le fruit bizarre d’une union mal assortie. À première vue, il paraît ne ressembler ni à son père ni à sa mère. Mais, si l’on pénètre plus profondément ces trois natures, on finit par retrouver Henri Beyle tout entier dans Chérubin Beyle et Henriette Gagnon, qui l’ont fait. Seulement on ne l’y retrouve, pour ainsi dire, que par morceaux. Monsieur et Madame Beyle étaient deux époux si admirablement dissemblables, qu’il ne pouvait sortir d'eux qu’une créature pleine d’intimes oppositions.
Ainsi, par une heureuse fortune, comme il en faut pour créer les hommes d’exception, les influences ancestrales ont travaillé, en formant Stendhal, exactement dans le même sens que les influences du moment. La date de sa naissance, en mélangeant dans sa tête et dans son cœur les idées et les sentiments de deux siècles, devait faire de lui une âme pleine de curieux antagonismes. Mais la double famille dont il était issu, en lui transmettant les tempéraments les plus opposés, préparait d'avance à l’afflux de ces éléments disparates une nature faite déjà de toutes les contradictions. Beyle portait donc en lui l’antinomie de deux âges, et de deux hérédités contraires. Ce dualisme original sera peut-être le trait le plus marquant de ses livres, de son caractère, de sa vie.
{ C'était un homme extrêmement peu aimable, » (Henri Brulard, 1, 78.)
« Jamais peut-être, a écrit Stendhal, le hasard n’a rassemblé deux êtres plus foncièrement antipathiques que mon père et moi !. » Stendhal exagère. Sans doute le père et le fils vécurent toujours en étrangers, et à la fin en ennemis. Mais l’inimitié ne prouve souvent qu’une excessive ressemblance. En vérité Stendhal tient de son père quelques-unes de ses tendances maîtresses.
Nous risquerions de méconnaître Chérubin Beyle : son fils nous parle beaucoup de lui, mais il manque d’impartialité. Et aucun biographe de Stendhal n’a rien ajouté au portrait profondément creusé, mais un peu noir, à la Tacite, que ce fils a fait de son père 2.
Par bonheur nous pouvons vérifier, ou corriger, la ressemblance, grâce aux correspondants d'Henri Beyle, sa sœur, son grand-père, ses amis, grâce surtout aux lettres si caractéristiques de Chérubin lui-même 3.
Chérubin Joseph Beyle était de vieille souche dauphinoise. Il se croyait même, nous dit son fils, un « gentilhomme déchu », et « prenait le titre de noble dans les actes # ». Rien ne nous permet de croire que cette prétention fût justifiée. Aussi loin qu’on remonte dans les origines de la famille Beyle, on n’y trouve que des bourgeois, bourgeois cossus, estimés et posés, bien pourvus