L'un a 26, l’autre 29 ans
brise. À l'instant où l’étroite discipline provinciale et bourgeoise l’allait saisir, la révolution le libère. Fils d’un père royaliste et dévot, il sera l’élève des Ecoles centrales. Ainsi échappe-t-il au système d’éducation qui aurait, dix ans plus tôt, comprimé son génie et peut-être complètement étouffé toutes ses ardeurs contradictoires. Mais, dix ans plus tard, Beyle n’aurait pas été plus à l’abri des déformations, conséquences inévitables d’une société trop bien organisée. La discipline de l’Université n’eût pas semblé moins gênante que celle d’un collège de Jésuites à une nature aussi avide d'indépendance. Son heureuse destinée fit naître le jeune Beyle, que son origine paraissait condamner à toutes les servitudes intellectuelles, tout justement à l’heure unique où la société ancienne semblait finie, où la société nouvelle n’était pas encore constituée. Il est certains génies qui trouvent leur meilleure force dans la règle traditionnelle. Mais Beyle n’est pas de ceux-là. Il n’aurait pas eu peut-être assez de puissance pour se faire lui-même, malgré tout et malgré tous. Mais, dans la confusion des idées, le bouleversement des institutions, il eut toute commodité pour rester ce que sa nature complexe voulait qu'il fût.
Ainsi, parce qu’il est né en 1783, Beyle porte dans son esprit les traces mêlées d’influences contradictoires ; mais surtout, parce qu'il est né en 1783, les tendances natives d’un tempérament singulier ont pu fleurir en lui avec une liberté charmante. Le temps de sa naissance donna en partie à Beyle son originalité ; mais il est plus vrai encore de dire qu’il la favorisa et la permit.
Et tout ceci explique que Beyle, comme on l’a mille fois remarqué !, ne ressemble à personne. Entre Chateaubriand et la génération des poètes romantiques, il apparaît comme un paradoxe. Il est en retard sur son temps, et les hommes de 1830 se moquaient de lui, quand ils l’entendaient citer encore Helvétius. Mais il est aussi en avance, et chacun sait que beaucoup l’appellent notre
1. Beyle est un isolé, a écrit Edouard Rod. C’est l’idée essentielle, sinon la seule, de son petit livre.
contemporain. Tardif et prématuré, oscillant entre deux siècles, il semble mal en équilibre dans cette position instable. Il a des sensibilités naïves, et qui rappellent trop la Nouvelle Héloïse : il a des froideurs de psychologue et des cruautés d’analyse inégalées par ses modernes émules. C’est un génie supérieur et manqué. L'époque indécise où il est né en est pour beaucoup responsable. Elle lui a donné ce je ne sais quoi d’inachevé et de mal mûri, cette saveur originale de fruit avorté, ce goût rare et inquiétant, celui d’un mélange trouble, mais inédit, le régal des esprits blasés et curieux.
Vraies ou fausses, ces considérations sont de celles que le temps seul enseigne à la postérité. Mais, s’il s'était trouvé, en 1783, auprès du berceau du futur Stendhal, un observateur perspicace, la seule connaissance des Gagnon et des Beyle, et de leur double hérédité, lui aurait permis de prédire à l’enfant une destinée singulière.
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