ROMAIN GAGNON
Il est temps, peut-être, de parler de lui. Romain Gaonon ? apparaîl dès la première enfance de Beyle ; il reparaît, à intervalles, au cours de son adolescence ; enfin, au moment où Beyle est sur le point de quitter Grenoble, son oncle vient lui donner d’inoubliables conseils. Mais cette influence, dispersée au long de nombreuses années, ne s’exerce-t-elle pas surtout quand Beyle, affranchi de la discipline familiale, va s’essayer à ses premières amours ?
C'est par Romain Gagnon que put arriver jusqu'à Beyle l'écho de ces salons aimables que nous venons d’entrevoir, de ces coulisses où l’on s’amusait { il devint pour son neveu la brillante personnification dece Grenoble galant et mondain. Grâce à lui, par ses livres, sa conversation, son exemple, pénétra de bonne heure Jjusqu’à l’enfant, aussi bien gardé dans la chaste maison de ses parents que dans un couvent de demoiselles, le secret des voluptés défendues. |
Ce jeune homme superficiel et vulgaire se trouva donc à l’origine de quelques impressions essentielles pour Henri Beyle. Il eut son rôle, et non des moindres, dans
1. Félix Romain Gagnon avait vingt-cinq ans de plus que son neveu, étant né le 17 décembre 1758 (registres de la paroisse Saint-Louis) *. Quand Henri 3eyle put l’apprécier et le comprendre, c'était donc un don Juan déjà mûri.
* M. Maignien (op. cit.) le fait naître en 1752. Quant à Beyle, il plaçait la naissance de son oncle en 1765 (HI. Br., éd. Stryienski, 61, 66).
LA: a l'éducation de son neveu. Il fut proprement son grand maître en séduction.
Du temps qu'Henri Beyle était encore un tout petit enfant, aux années heureuses où sa mère vivait, son oncle Romain le pénétrait de respect et d’admiration. C'était un homme élégant, dont la vie mystérieuse se passait dans ce grand monde que les jeunes garçons de six ans ne connaissent pas. Et pourtant ce personnage, si recherché dans les salons de Grenoble, daignait causer avec son neveu, l’admettait dans l'intimité de sa toilette, le prenait presque au sérieux. Le petit Henri Beyle en fut pénétré de reconnaissance. Son oncle fit ainsi, pour Jamais, sa conquête.
CA l’époque où nous occupions le premier étage sur la place Grenette,.. jusqu’au milieu de 1789, mon oncle, Jeune avocat, avait un joli petit appartement au second.… Il riait avec moi, et me permettait de le voir dépouiller ses beaux habits et prendre sa robe de chambre, le soir, à neuf heures, avant souper. C’était un moment délicieux pour moi, et je redescendais tout joyeux au premier étage en portant devant lui le flambeau d’argent 1... »
Romain Gagnon, le seul homme jeune et mondain de la famille, devenait nécessairement pour son neveu l’image la plus parfaite de l’idéal viril. Ainsi, pour avoir vu à six ans le boudoir parfumé et les robes de chambre somptueuses de ce dandy pour petite ville, Henri Beyle devait rêver de bonne heure les brillants succès du jeune homme à la mode, qui n'étaient point faits pour sa taille épaisse. Il dut peut-être à son oncle cette teinte de fatuité un peu naïve, un peu vulgaire, un peu provinciale, dont: vieilli et bedonnant, il ne s’était pas encore décrassé.
1. « Mon aristocrate famille, continue Stendhal, se serait crue déshonorée si le flambeau n'avait pas été d'argent. Il est vrai qu’il ne portait pas la noble bougie, l’usage étant alors de se servir de chandelle. » (H. Br., I, 51.)
Flambeau d’argent, chandelle de suif, c’est assez bien le symbole de cette bourgeoisie qui prétendait à la noblesse.
Romain Gagnon n’avait-1l pas aussi tous les défauts brillants et fades qui peuvent séduire un bambin précoce ?
Il était fort ignorant. Le docteur Gagnon disait (avec humeur », et non sans quelque honte : « Mon fils n’a rien lu 1. » « Rien n’était plus vrai, ajoute Stendhal, mais il était impossible de s’ennuÿer dans une société où était M. Gagnon le fils. » Et l’on sent bien que cette gaîté, exception presque monstrueuse dans la maison, devait lui gagner un enfant qui se mourait de tristesse et de deuil. « Mon oncle Gagnon... était réellement un homme charmant. Sa conversation, qui était pour les hommes comme un roman emphatique et élégant, était délicieuse pour les femmes. Il était toujours plaisant, délicat, rempli de ces phrases qui veulent tout dire, si l’on veut. Il n'avait point cette gaîté qui fait peur, qui est devenue mon lot 2... »
Ce jeune homme faisait le désespoir de la famille. « Il était difficile d’être plus joli et moins raisonnable que mon oncle Gagnon », dit Stendhal, et 1l nous conte avec philosophie combien cet oncle en effet poussait lo Poubli de la sagesse : « Je suppose, dit-il, que mon oncle recevait des cadeaux de ses maîtresses riches, et avec cet argent s’habillait magnifiquement et entretenait les maîtresses pauvres à. » Du moins c'était à peu près ce que son oncle
1. H. Br. I, 72. Beyle, naturellement, ne se souciait guère alors des études de son oncle. Mais, à Paris, vers 1804, tout gonflé de science et de philosophie, il commence à mépriser grandement Romain Gagnon pour son ignorance.
Cette ignorance, ou cette paresse d'esprit, étaient-elles si grandes ? Toujours est-il que, le 5 février 1789, « M. Gagnon fils, avocat au Parlement », reçut à la Société lilléraire une première mention honorable, pour son « Eloge historique du chevalier Bayard ». Cet éloge avait 74 pages. En un style fleuri, éloquent et sensible, Romain Gagnon faisait une satire pompeuse du temps présent, de ses vices et de son égoïsme. Et il concluait en réclamant une statue pour Bayard.
Mais peut-être son père l’avait-il aidé un peu.