‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 212 sur 369 · Napoléon · texte numérisé non relu

Napoléon

SH Br, 2652

elle avait un amant. À quoi l’interrogé... répondit par quelque dicton grossier 1... » Mais, crédule et confiant, Beyle enveloppait l’amie de son cœur d’une admiration «tendre, la plus dévouée et la plus folle ? », et il ne doutait point d’elle.

€ Je n’osais pas, raconte-t-il, prononcer le nom de Mademoiselle Cubly; si quelqu'un la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur, j'étais sur le point de tomber. Il y avait comme une tempête dans mon sang. »

Avec une sensibilité aussi exaspérée, la passion vit d'elle-même ; il n’est pas besoin d'événements pour l’entretenir. Aussi les amours de Beyle pour Mademoiselle Cubly n’ont-ils presque pas d’histoire.

Il allait au théâtre le plus souvent qu’il pouvait « Quel désappointement quand elle ne jouait pas, et qu’on donnait quelque tragédie ! Quel transport de joie pure, tendre, triomphante, quand je lisais son nom sur Pafliche ! Je la vois encore, cette affiche, sa forme, son papier, ses caractères. J’allais successivement lire ce nom chéri à trois ou quatre des endroits auxquels on affichait 3...»

Beyle l’admirait également dans tous ses rôles, mais elle le touchait surtout dans ceux où 1l y avait du romanesque et de la pitié. Aussi la Claudine de Florian 4 lui laissa-telle des souvenirs inoubliables. Et il confondit dans son cœur le doucereux et tendre poète, et sa plaintive interprète.

A l’entendre chanter « de sa pauvre petite voix faible »

M Br, 1268!

4, C'était une comédie en trois actes et en prose que Pigault-Lebrun avait tirée d’une nouvelle de Florian, publiée en 1793. La pièce fut jouée (cf. plus haut) en 1797. L’anecdote qui en formait le sujet était touchante. Elle racontait la simple histoire d’une jeune paysanne séduite, abandonnée, et toujours fidèle *.

* Beyle plus tard reprendra, dans Mina de Wangel, une idée de Claudine, qui elle aussi se faisait domestique dans la maison de celui qu’elle aimait,

les opérettes à la mode en 1795, Beyle prit le goût de la musique Î.

« Elle chantait... Le Traité nul, opéra de Gaveaux ?... J'appris par cœur, et avec quels transports ! ce filet de vinaigre continu et saccadé qu’on appelait Le Traité nul. Mademoiselle Cubly jouait aussi dans l’Epreuve v1llageoise de Grétry #..., [dans] Raoul, sire de Créqui #….; en un mot, tous les mauvais petits opéras de 1794 furent portés au sublime pour moi, par la présence de Mademoiselle Cubly : rien ne pouvait être commun ou plat dès qu’elle paraissait 5. »

Ainsi Beyle, à qui la volupté avait fait comprendre la peinture, prit la passion de la musique, même mauvaise, grâce à l'amour. Cette origine toute sentimentale de sa mélomanie ne sera point sans conséquences.

Rien ne nous indique en effet que Beyle ait eu pour la musique des dispositions naturelles 6. Il se flattera plus tard d’être un compositeur manqué, mais nous ne sommes pas obligés de le croire. En réalité, il n’aimera tout d’abord la musique que pour lavoir entendue sortir des lèvres chéries de Virginie Cubly.

Mais, dans cette âme sensible et tenace, une première impression s’irradie à l'infini. Pendant des années, l’image si tendre de la jeune artiste se réveilla au son des opéras qu’elle avait chantés, et, quand elle ne se réveilla plus, Beyle avait trop longtemps uni la volupté musicale à des pensées d’amour pour en perdre jamais l’habitude. Désormais la musique n’est bonne qu’à exalter ou à attendrir son cœur ; il ne va l’écouter au théâtre que pour rêver

1. « Là commença mon amour pour la musique. » (H. Br., I, 265.)

Page 1