H. Br., I
cette façade noire et toujours sans soleil les heures les plus gaies et les plus légères de sa vie à Grenoble. C'était une allégresse tendre, un abandon plein d’innocence, avec ce qu'il faut de trouble amoureux pour donner à l'innocence un peu de piquant. Car Victorine était là. Le sentiment discret, hésitant, et mêlé, que Beyle éprouva pour cette petite fille de quinze ans !, est d’une nuance très particulière et, je crois bien, unique dans sa vie sorte d'amitié amoureuse, où la plus franche et simple cordialité se mêle d’un désir encore très candide. Dans l'existence de Beyle, pleine d’élégies mélancoliques, de comédies très gaillardes, de lyrisme passionné ou tragique, l’amitié de Victorine Bigillion tient la place de l’idylle, de la pastorale ; il n’y manque vraiment que le décor champêtre.
Quelques stendhaliens ont pris cette amitié pour de l'amour ?. Il eut pourtant le soin de les avertir : « Je n'avais pas d'amour pour Victorine, mon cœur était encore tout meurtri du départ de MHeCubly 3... » D’ailleurs ne nous a-t-1l pas donné la liste exacte et complète des femmes qu’il a aimées 4 ? Et Victorine ne s’y trouve point.
Elle n’était pour Beyle qu’une camarade un peu maternelle, et pleine de raison, qui jouait avec lui, — « sans se douter que nous appartenions à des sexes différents 5 », — et à d’autres moments écoutait ses confidences, s’étonnait de ses exagérations, tâchait de le calmer, et lui « faisait entendre » qu'il avait « un mauvais caractère $ ».
1. Beyle lui donne treize ans (H. Br., I, 291), mais elle en avait quinze, comme lui-même (voir à l’appendice son acte de baptême).
2. M. Jean Mélia, qui croit avoir élevé « un monument » à Stendhal parce qu’il a écrit sur lui trois volumes, a fait ici la plus impardonnable confusion. Il suffisait de lire Stendhal pour s’apercevoir que Victorine Bigillion n'était pas Victorine Mounier. Mais la critique de M. Jean Mélia ne va point jusque là. (Une erreur analogue : Corr., I, 381.) — M. A. Séché, mieux inspiré d’habitude, en a cru M. Mélia. ù