Dit R. Colomb (4. Br., II
6. «.. je lui faisais confidence de tout, par exemple les persécutions de Séraphie, dont j'échappais à peine, et je me souviens qu’elle refusait de me croire, ce qui me faisait une peine mortelle. » (I, 293.)
LA DÉCOUVERTE DE LA VIE 370 D'ailleurs Victorine Bigillion, vraie Dauphinoise, et petite paysanne sagace, était aussi calme qu’innocente 1, Cette «bonne fille » rose et bien portante ? ne semble point avoir eu les qualités qu’il faut à une héroïne de roman.
Mais Beÿle était à l’âge heureux où l’on est surpris et charmé que les femmes soient faites comme des femmes. Les grâces encore indécises de Victorine le troublèrent comme l’eût troublé toute autre jeune fille qu’il aurait approchée d’aussi près. L’universel désir de l’adolescent trouvait là un moment son objet. C'était assez pour mêler à leur camaraderie une émotion légère, point assez pour en faire un amour.
€ J'étais fort timide envers Victorine, dont j’admirais la gorge naissante... [Il me semblait incroyable de voir de si près cet animal terrible, une femme, et encore avec des cheveux superbes, un bras divinement fait quoique un peu maigre, et enfin une gorge charmante, souvent un peu découverte à cause de l’extrême chaleur... Mais pour cela je n’avais aucune envie d’être amoureux 8. »
Beyle goûtait ainsi, fort innocemment, le frais parfum de Victorine, quand la maladresse de ses parents faillit le rendre pour de bon amoureux d’elle. Ils parlèrent avec un dédain aristocratique de ces gens de rien 4. Cet «affreux mépris » pour ses meilleurs amis fit sur Beyle une « impression brûlante. » Mais il s’y mêla une douloureuse inquiétude, quand 1l entendit traiter à la légère la seule femme qu'il eût encore Jamais fréquentée : « Ce sera quelque demoiselle de campagne ? »
Il en perdit l'appétit. Il se prit à douter de sa bonne fortune : « Ce n’était donc pas avec cet animal terrible, si redouté, mais si exclusivement adoré, une femme comme
4. « Mademoiselle Victorine avait de l'esprit et réfléchissait beaucoup. » (Id., 290.)
2. « Mademoiselle Victorine.… était la fraîcheur même. » (Jd., 290.)
3. H. Br., I, 293, 295-296. Il décrit ailleurs Victorine, « fort jolie, mais nullement d’une beauté grecque ; au contraire, figure profondément allobroge » (289-290). En revanche Colomb nous affirme qu’elle était « plutôt laide que jolie.» (H. Br., II, 268.) . Rs
&. Et voici qui prouve la liberté presque extraordinaire dont jouissait Beyle à quinze ans : ses parents ignoraient même ses plus habituelles relations.
il faut et jolie, que j'avais le bonheur de faire, chaque soir, la conversation presque intime ? »
Mais l'esprit de contradiction venant en aide à l’amitié, Beyle réagit, et, après de pénibles incertitudes, « Victorine l’emporta ». A la défendre ainsi contre tous, dans le secret de son cœur, 1l s’était peu à peu attendri ; 1l commença de « cristalliser » pour elle, et, sur un traité d’algèbre qu’il venait d'acheter, il dessina un V majuscule, au milieu d’une couronne de feuillage. « Tous les jours je regardais ce monument !. » Il essayait ainsi de se persuader qu’il aimait Victorine : mais 1l n’y réussissait guère.
Bientôt Mademoiselle Victorine s’en fut souvent à la campagne ; Beyle s’absorba dans l’étude des mathématiques ; et cette amitié féminine, presque la seule qu'il ait jamais connue ?, s’enfonça dans le passé. L’aimable image de Victorine suivit d’abord Beyle à Paris, mais il commença bientôt à ne plus faire grand cas de sa petite amie provinciale $ ; puis d’autres femmes enfin la lui firent oublier tout à fait. Plus tard Victorme Mounier lui prendra jusqu’à son nom.
Mais elle fut moins oublieuse. Et, si nous ne sommes pas obligés de croire, avec Beyle, — il se faisait volontiers des illusions sur ce chapitre, — que Mademoiselle Victorine l’ait aimé d'amour, nous pouvons bien admettre que longtemps elle se souvenait encore, avec une indulgente affection, du petit camarade de son enfance 4.