DEUXIÈME PARTIE
PARIS
(10 novembre 1799-7 mai 1800)
« Depuis trente ans au moins j'ai oublié cette époque si ridicule de mon premier voyage à Paris ; sachant en gros qu'il n’y avait qu’à siffler, je n'y
arrêtais pas ma pensée. »
(H. Br., 11, 165.)
(Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. »
(Bonaparte jeune officier, cité par Chateaubriand Mém. d'Out.-Tomb., III, 87.)
Ce jeune homme de seize ans qu’au début de l’an VIII une diligence emportait à travers la mélancolie d’un paysage d'automne, sur la longue route qui va de Grenoble à Paris, était bien l’ «une des âmes les moins raisonnables et les plus passionnées ! » que jamais la Province eût envoyées vers la Grand’ Ville.
Seul, je crois, pourrait lui être comparé, pour la sensibilité malade, l’ardente timidité, et la sauvagerie, cet autre adolescent qui, douze ans plus tôt, était venu de l'extrémité opposée de la France apporter à Paris, « vaste désert d’hommes », les mêmes rêves secrets, pour y trouver bientôt les mêmes désenchantements. Le vicomte René de Chateaubriand, alors en exil, eût sans doute méprisé cet obscur petit bourgeois. Pourtant leurs âmes se ressemblaient, à leur premier contact avec Paris, ville étrangère pour ce Dauphinois comme pour ce Breton ; et l’un comme l’autre, — sans doute en des mesures et avec des nuances bien différentes, — ces provinciaux solitaires et gauches allaient révéler au siècle naissant quelques façons nouvelles de regarder la vie.
LH Br, 11,85:
En ce long voyage de dix jours à travers la France 1, Henri Beyle, fou de bonheur et de désir, ne vit rien que ses chimères ?.
A peine, en passant à Nemours, fut-1l un moment distrait par le coup d'État du 18 brumaire. Mais il ne s’arrêta guère à pareille nouvelle : « je n°y comprenais pas grand” chose », avoue-t-il ; et il était de ces républicains qui pardonnent tout à la victoire $.
D'ailleurs la politique, à ce moment, lui semblait chose bien négligeable. Une grande pensée remplissait son âme tout entière, celle de la maîtresse qu’il venait chercher à Paris. Ce premier voyage de Beyle n’était pour lui qu'un voyage d'amour et de conquête : « J’arrivais à Paris avec le projet arrêté d’être un séducteur de femmes, un Don Juan 4... » Et cette espérance émouvante enveloppait pour lui la ville lointaine d’un charme de roman.
Le roman se précisait même dans son imagination : «… une jolie femme, une femme de Paris, bien autrement belle que Mademoiselle Cubly ou ma pauvre Victorine, verserait en ma présence ou tomberait dans quelque grand danger duquel je la sauverais, et je devais partir de là pour être son amant 5. » Rien ne lui semblait plus certain, car son cœur lui disait qu’il méritait un tel amour, et
4. « Je suis parti pour Paris le 8 brumaire an VIII. J'y suis arrivé le 19 du même mois. » (Jour. d'Italie, 51.) — Voir, sur les dates de ce voyage, une discussion très précise dans l'excellent Jtinéraire de Stendhal, de M. Henri Martineau (p. 14-15).
9. « L’émotion m'a ôté absolument tout souvenir de mon voyage avec M. Rosset de Grenoble à Lyon, et de Lyon à Nemours. » (H. Br., II, 74.)
3. «… j'étais enchanté que le jeune général Bonaparte se fît roi de France. » (H. Br., Il, 74.) * A vrai dire, cette indifférence ou cette sympathie durèrent peu. En 1803, Beyle ne rêvera plus que la mort du tyran, — avant de devenir, dix ou quinze ans plus tard, un de ses admirateurs les plus exaltés.
HN Td:, 18;
5. Tel Julien Sorel : « … ce qu’il s’imaginait rencontrer un jour à Paris..…., c'était... une femme bien plus belle et d’un génie bien plus élevé que tout ce qu’il avait pu voir en province. Il aimait avec passion, il était aimé. S'il se séparait d’elle pour quelques instants, c'était pour se couvrir de gloire et mériter d’être encore plus aimé, » ( Le Rouge et le Noir, I, 71.)
* ]] prétend même (69) avoir eu ce désir dès 1797 : « Ce jeune Bonaparte, que je me figurais un beau jeune homme comme un colonel d’opéra-comique, devrait se faire roi de France. »
Beyle était encore plein de confiance dans sa destinée : « Je l’aimerais avec tant de transport que je devais la trouver 1!»
C’est du romantisme à l’Alexandre Dumas. Mais Beyle est en avance de trente ans sur Antony, ce qui l’excuse. Plus malheureux que ce jeune homme passionné, mais aussi héroïque, il n’eut jamais la chance d’arrêter les chevaux emportés d’une jolie femme, mais « cette folie » resta son «idée fixe » pendant « six ans... peut-être ?. » Et voilà qui nous explique bien l’étrange figure que va faire Beyle à ses débuts dans le monde. La réalité paraît nécessairement pauvre et dégoûtante à un jeune homme qui vit dans l’espérance mystique d’une belle aventure et d’une maîtresse sublime.
Hélas! Paris, ce Paris dont il attendait une telle félicité, fut son premier désenchantement. La ville lui parut aussi laide que ses environs $.
A vrai dire il débutait mal. Son compagnon l'avait déposé « dans un hôtel à l’angle des rues de Bourgogne et Saint-Dominique 4. » Ce quartier aristocratique n’a jamais été très gai. Les hôtels s’y cachent derrière de grands murs ; point de boutiques ; peu de passants. Grenoble était plus animé. Mais dans ce temps-là surtout le faubourg Saint-Germain paraissait lugubre. Ces grands jardins invisibles, ces hôtels qui semblent dédaigner la rue, étaient déserts. Vendus pendant la Révolution, dépouillés de leurs œuvres d’art et de leur luxe, le plus souvent