‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 237 sur 369 · H. Br., Il · texte numérisé non relu

H. Br., Il

2. « Je ne fus un peu guéri que par la sècheresse des dames de la cour de Brunswick, en novembre 1806. » (H. Br., II, 75.)

3. Qui lui avaient semblé s horriblement laids ». Beyle aurait pourtant dû voir la forêt de Fontainebleau. Trois routes en effet menaient de Lyon à Paris, celle de Dijon et Troyes, celle d’Autun et Auxerre, enfin celle de Moulins et Nevers, que prit Beyle (puisqu'il passa à Nemours) ; et celle-ci traversait la forêt pendant plusieurs lieues.

4. À cause du voisinage de l'Ecole Polytechnique, dit Beyle ; sans doute aussi à cause du voisinage de ses parents. L'Ecole Polytechnique était alors installée dans les dépendances du Palais-Bourbon, sur l'emplacement actuel du ministère des Affaires Etrangères. Les Daru habitaient rue de Lille.

De vieilles maisons occupent encore deux angles du carrefour ; l’une peutêtre abrita les premières heures parisiennes d'Henri Beyle.

même très dégradés, ils faisaient alors de ce quartier tou- Jours sévère un pays de ruine et d'abandon.

Le reste du Paris d’alors ne devait pas sembler à Beyle beaucoup plus séduisant, avec ses rues étroites et mal percées, ses maisons sans aucun style. Ce Paris, dont nous n'avons plus l’idée, était si sombre et si sale que Beyle, en Italie, admirera même une ville aussi boueuse que Milan, et sera frappé, par contraste, de la largeur et de la propreté de ses rues 1

Tant de laideur médiocre et grise inquiéta Beyle dès les premières heures. « Le premier aspect de Paris me déplaisait souverainement. » « Ce dégoût augmenta rapidement les jours suivants ?. »

En approchant de Paris, il avait remarqué déjà, avec un étonnement douloureux, qu’ «il n’y avait point de montagnes ! » Ces horizons bas et mous qui enveloppaient la ville ne lui avaient laissé que mépris 8. Et maintenant le petit campagnard qu'était Beyle, perdu au milieu de cette immense cité, souffrait une étrange angoisse à sentir autour de lui cet océan de pierres 4 Où étaient Claix, ses champs, ses arbres, et ses rochers ? Où était Grenoble ? Car, même à Grenoble, ne voyait-on pas toujours les Alpes au-dessus des maisons ? Les yeux de Beyle ne pouvaient se passer d’un paysage rustique et sylvestre.

Ainsi Beyle, à peine arrivé dans ce Paris qu’il rêvait depuis des années, regrettait déjà sa patrie. « C’était donc là ce Paris que j'avais tant désiré! L’absence de montagnes et de bois me serrait le cœur. Les bois étaient intimement liés à mes rêveries d’amour tendre et dévoué, comme dans l’Arioste 5... »

. Et il s’agit de l'antique Milan.

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+ (J’aime les champs et point du tout l’odeur de la boue [des villes]. C’est au milieu des arbres que l’homme est le plus heureux », écrit-il à Pauline. (Corr., I, 56.)

9. H. Br., II, 158. — Jean-Jacques n'avait pas été moins déçu que son disciple Henri Beyle : « Combien l’abord de Paris démentit l’idée que j’en avais !.… Je m'étais figuré une ville aussi belle que grande, de l'aspect le plus imposant, où l’on ne voyait que de superbes rues, des palais de marbre et d’or. En entrant

Cette première déception commença de lattrister. Le décor de son roman d’amour lui apparaissait pitoyable. Beyle l'avait rêvé dans le style du Roland Furieux, noble, élégant, pittoresque, champêtre. Mais réclamer de Paris les charmes d’une cité toscane ! Pour s’en être fait cette image absurde, Beyle ne savait plus où promener ses amours.

Son premier logis ! ne fut pas non plus bien propre à lui rendre la vie plaisante. Il s’alla nicher sous les toits, dans une mansarde qu'éclairait mal une fenêtre à huit pieds du sol. Ainsi Beyle ne pouvait même pas jouir de la vision mélancolique et noble que lui aurait offerte le dôme des Invalides, son voisin, alors dédoré et délabré ?, image de gloire et de décrépitude.

C’est dans cette « chambre économique », assez semblable à une « prison », que Beyle connut la première crise d’un mal que tant de romantiques vont bientôt dépeindre. Sans doute il en était depuis longtemps atteint. Mais à Grenoble une famille, des amis, les liens des choses, le travail, donnaient une distraction nécessaire à son esprit, et retenaient à la réalité son imagination impatiente de rêve. À Paris au contraire il était abandonné à l’oisiveté et à la solitude. Sa mélancolie passionnée s’exaspéra. Il devint tout entier la proie de sa folie.

« J'étais, dans les rues de Paris, un rêveur passionné, regardant au ciel et toujours sur le point d’être écrasé par un cabriolet 5. »

Comme on se tromperait pourtant, si l’on confondait ce poète 4 avec les illustres victimes du même mal qui vont donner le ton à la jeunesse du nouveau siècle, avec

par le faubourg Saint-Marceau, je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires. ; des mendiants, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisane et de vieux chapeaux... » (Confessions, IV.)

1. Une maison meublée qui donnait « sur le quinconce des Invalides » (H. Br., II, 77), entre les rues Saint-Dominique et de l'Université, ou Saint- Dominique et de Grenelle : les souvenirs de Stendhal se contredisent sur ce point. (1d., 290-291.) En toute hypothèse la maison a disparu.

9. On lui avait enlevé ses statues. Cf. Goncourt, Société française pendant le

Directoire, 34.

SH Br 1186:

a. « Oserai-je le dire ?... j'étais un poète. » (Id. 88.)

ses nobles contemporains Chateaubriand et Lamartine. De molles rêveries, une tendresse vague et sans objet, une émotion indéfinie, inspiraient à celui-ci la plus agréable des mélancolies. Un désir tellement imprécis a-t-1l besoin d’être satisfait ? Quant à René, il savait bien que sa «sylphide » n’était pas de ce monde, ce qui devait le consoler de ne l’y point trouver. D'ailleurs sa prestigieuse fantaisie se rassasiait de belles images, et son orgueil lui donnait d’intimes satisfactions, inconnues au vulgaire. Mais le pauvre Beyle n’a, pour se consoler, ni l’imagination magnifique de l’un, ni le langoureux mysticisme de l’autre. Son rêve, pour être romanesque, n’en est pas moins précis, concret, trop humain. C’est une femme qu’il veut, une femme qui aura une belle âme, mais une femme enfin !. L’amante qu’il voit dans ses songes, tout en marchant comme un fou dans les rues de Paris, n’est point du tout le fantôme diaphane, flottant entre ciel et terre, qu’évoque le poète :

Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore, Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu'à-toi…

C’est une maîtresse que désire avec tous ses sens le jeune Henri Beyle.

«J'étais, constamment, profondément ému. Que dois-je donc aimer... ? Je me répondais : « Une charmante femme... ; nous nous adorerons ; elle connaîtra mon âme...» Cette réponse..., je me la faisais deux ou trois fois le jour, et surtout à la tombée de lu nuit, qui souvent pour moi est encore un moment d'émotion tendre, je suis disposé à embrasser ma maîtresse les larmes aux yeux 2... »

Mais, en l’an VIII, Henri Beyle n’avait personne à embrasser. Il en était tout déconfit. On souffre assurément davantage, à désirer en vain autour de son cou les bras d’une femme, qu’à rêver chastement la tendresse d’un ange.

1. On sait comment Sainte-Beuve définissait l’auteur d'Indiana : George

Sand, disait-il à peu près, c’est une belle âme et une croupe 2. H. Br., Il, 88.

Seulement Beyle, à des sensualités en somme bien naturelles, avait l’imprudence de mêler des espoirs trop difficiles. Nous le savons depuis longtemps, il lui fallait le grand cœur de Julie. Sur le pavé de Paris, il aurait facilement trouvé une maîtresse ; mais il ne rencontra point cette amante qui devait être capable de « connaître son âme. » Prétention ridicule, qui fera longtemps son malheur.

Différent par ses désirs, Beyle est d’ailleurs aussi follement sensible que les romantiques les plus malades. Luimême se décrit ainsi: « Sa sensibilité est devenue trop pive : ce qui ne fait qu’effleurer les autres, le blesse jusqu'au sang... Les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées, ses enthousiasmes excessifs l’égarent, ses sympathies sont trop vives, ceur qu'ul plaint souffrent moins que lui. »

Mais voici encore qui va distinguer Beyle des Childe Harold ou des René, des Hernani ou des Antony : il ne mêle à son malheur nulle prétention philosophique ; il n’accuse pas la nature ; il ne s’en prend point à l’univers d’une infortune qu’il sait bien n’intéresser que lui ; il n’adopte point l’attitude magnifique du révolté. Son bon sens le préserve de cette orgueilleuse sottise. Beyle n’a des romantiques que la sensibilité morbide, la solitude morale, et les désirs inassouvis. Il ignore leur cabotinage. Lui-même a finement noté les limites de sa folie : « Je n’ai jamais cru que la société me dût la moindre chose... Je n’ai donc jamais eu l’idée que les hommes fussent injustes envers moi. Je trouve souverainement ridicule le malheur de tous nos soi-disant poètes, qui se nourrissent de cette idée 1... »

Beyle n’en était pas plus heureux. C’est au contraire orande consolation que de pouvoir accuser un autre de ses souffrances. Laissant en paix les hommes et la divi- nité, Beyle, très simplement, très bourgeoisement même, se contentait de souffrir parce qu'il n’avait pas ce qu’il désirait. «Ce qui me manquait, c'était un cœur aimant, c'était une femme. »

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