L'expression appartient à Destutt de Tracy
5. « Séraphie et mon père s'étaient constamment opposés à me voir monter à cheval, faire des armes, etc. » (4. Br., II, 168.)
Mais l’héroïsme du Cid voisinait toujours, dans le cœur de Beyle, avec la tendresse de Jean-Jacques. Il dut à celle-ci l’un des instants inoubliables de son existence. Ce ne fut rien pourtant qu’une minute de mélancolie délicieuse, où se mêlèrent sans doute le noble spectacle qui l’entourait, le souvenir de la Nouvelle Héloïse, et les rêves que lui inspiraient sa jeunesse et ses espérances. Le son grave d’une cloche d’église, mettant d'accord ces sentiments confus, les fondit et les élargit en une de ces émotions mystérieuses qui laissent un souvenir aussi beau qu’inexprimable.
« Comment rendrai-je le ravissement de Rolle ? ?... j'entendis tout à coup sonner en grande volée la cloche majestueuse d’une église située dans la colline. ; jy montai. Je voyais ce beau lac s'étendre sous mes yeux, le son de la cloche était une ravissante musique qui accompagnait mes idées, en leur donnant une physionomie sublime. — Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du bonheur parfait. — Pour un tel moment, il vaut la peine d’avoir vécu ?... »
Et Beyle avoue que le cœur lui « bat encore en écrivant ceci, trente-six ans après. » Il fait dater d’une heure aussi rare # « le temps heureux de sa vie », celui où il a connu le « comble du bonheur qu’un être humain puisse trouver 1ci-bas. »
Le capitaine Burelvillers ne participait en rien à ces tendresses et à ces extases : « … il fut pour moi, dit Beyle, de Genève à Milan, ce qu’un excellent gouverneur doit être pour un jeune prince... Je n’osais dire mes chimères ni parler littérature à ce roué de vingt-huit ou trente ans, qui paraissait le contraire de l'émotion. — Dès que nous arrivions à l’étape, je le quittais, je donnais bien
1. Ailleurs il se demande si cela ne se passait pas à Nyon. Mais si Nyon comme Rolle sont situés entre Genève et Lausanne, on ne saurait trouver qu’à Rolle l’église sur la colline. Beyle explique qu’il a dû prendre Rolle pour Vevey, d’où grande émotion pour cet amant de Julie.
2 He Br, 1, 171-178: CT IS EE
3. « Ce pouvait être alors, écrit Beyle, le 8 ou 10 de mai 1800. » Ce ne pouvait être, au contraire, que le 23 ou le 24 mai.
l’étrenne à son domestique pour soigner mon cheval : je pouvais donc aller rêver en paix. »
Ainsi fut tout le voyage d'Henri Beyle : une rêverie enivrée !, coupée de quelques émotions plus fortes, et semée d'incidents matériels, à peine capables d’arracher à son hallucination heureuse ce jeune fou, qui marchait lui aussi à la conquête de l'Italie, comme le Premier Consul. Tous deux passaient le Saint-Bernard presque en même temps ?, et le passage n’avait pas moins d’importance pour la vie morale de l’un que pour la fortune historique de l’autre. Bonaparte allait chercher en Lombardie Marengo et la couronne d’empereur, et Beyle allait y trouver les beaux-arts, l’amour, et Angela Pietragrua. Mais Beyle ne se rendait pas aussi bien compte que Bonaparte de sa destinée.
Il était tout entier à la minute présente ; il allait, « gai et actif comme un jeune poulain ». « Mon plaisir était si vif, si intime, qu’il en était pensif.…. » 3 Il y avait dans ce plaisir la joyeuse griserie du combat. En gravissant le Saint-Bernard, Beyle avait fait « le sacrifice de sa vie ». Son imagination chimérique lui présentait mille dangers, et 1l les affrontait allègrement. Qu'importe qu’il risquât seulement une chute de cheval, ou une glissade dans la neige 4 ? Il était un héros, puisqu'il se figurait l’être.
1. « Etourdi par mes délicieuses rêveries, basées sur l’Arioste et la Nouvelle Héloïse... » (H. Br., II, 177.)
2. Bonaparte précédait Beyle. Parti de Paris dans la nuit du 6 mai, vingtquatre heures avant lui, il avait séjourné à Genève du 9 au 12 mai, et, ce même jour, passait à Lausanne les troupes en revue. Il en repartait le 16 mai. Beyle, qui voyageait moins vite, n’était même pas encore arrivé à Genève.
Bonaparte resta à Martigny du 17 au 19 mai, et franchit le col trois jours avant que Beyle ne quittât Genève. Il était à Etroubles le 20 au soir, à Aoste le lendemain ; il ne laissait Aoste que le 25, pour se trouver le soir devant Bard. Arrivé le 26 mai à Ivrée, il en repartait le 29 au soir ; il atteignait le 30 Verceil, le 31 Novare, et le 2 juin Milan.
Beyle ne put donc le rattraper jamais, et Bonaparte fit avant lui son entrée dans la capitale de la Lombardie. (Cf.de Cugnac, op. cit., I, 243, 282, 295, 306-7, 335, 407, 446, 458, etc. ; IT, 43 et suiv.)
S HBr., LI, 41719; 176:
4. Un peu plus peut-être. D’après Thiers (I, 366-367), les cavaliers conduisaient leur cheval par la bride, ce qui était dangereux à la descente : « Le sentier fort étroit les obligeant à marcher devant le cheval, ils étaient exposés, si l'animal faisait un faux-pas, à être entraînés avec lui dans les précipices. Il
« Comme le sacrifice de ma vie... était fait et parfait, j'étais excessivement hardi à cheval... Je fus constamment gai. Si je rêvais, c'était aux phrases par lesquelles J.-J. Rousseau pourrait décrire ces monts sourcilleux couverts de neige et s’élevant jusqu'aux nues avec leurs pointes sans cesse obscurcies par de gros nuages gris courant rapidement !. »
Beyle eut done «un plaisir extrême », malgré les cailloux roulants, la neige fondante, la brume épaisse et le froid très piquant ?, à gravir ces chemins du Saint-Bernard, défoncés par le passage d’une armée. La seule chose qui vint troubler sa gaîté fut une déception sentimentale. En vrai disciple de Rousseau, Beyle avait trop préjugé des hommes. Il s’était fait dès longtemps une idée noble et sublime des soldats de la République. Il fut détrompé * : « Au lieu des sentiments d’héroïque amitié que je leur supposais, d’après six ans de rêveries héroïques, basées sur les caractères de Ferragus et de Rinaldo, j’entrevoyais des égoïstes aigris et méchants; souvent ils juraient contre nous, de colère de nous voir à cheval et eux à pied. Un peu plus ils nous volaient nos chevaux 4. »
arriva, en effet, quelques accidents de ce genre, mais en petit nombre, et il périt quelques chevaux, mais presque point de cavaliers. » — Cf. Jomini, XIII, 181-182, et la note de la page suivante.