‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 260 sur 369 · HET · texte numérisé non relu

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2. Et pourtant il était resté, grâce à l’éducation familiale, une « poule mouillée », « pour le physique comme une jeune fille de quatorze ans. » (H. Br., II, 177.) Mais il est probable que la griserie et l’excitation nerveuse du moment supprimèrent toute sensation pénible, et anesthésièrent Beyle. ‘

3. Tel Fabrice del Dongo, où Beyle s’est dépeint lui-même, dans la fraîcheur naïve de sa jeunesse. Fabrice, au milieu des hussards de Waterloo, « ... commençait à se croire l’ami intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse et de l’Arioste.. » (Chartreuse de Parme, chap. x11.) Mais après ses désillusions : « La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de la gloire qu’il s'était figuré... !»

4. H. Br., II, 180. — Le témoignage de Beyle, sans doute plein de vérité, est en complète contradiction avec l’histoire traditionnelle et la légende napoléonienne. Thiers représente assez bien l’une et l’autre. Il prend le ton inusité de l'épopée pour écrire (1, 366) : « Ils gravissaient ces sentiers escarpés, chantant au milieu des précipices, rêvant la conquête de cette Italie, où ils avaient goûté tant de fois les jouissances de la victoire, et ayant le noble pressentiment de la gloire immortelle qu’ils allaient acquérir... » Mais des témoignages sérieux confirment le récit de Thiers, (Cf. dans de Cugnac, op. cit., la lettre de Lauris-

Beyle fut « contrarié » ; mais sa vanité satisfaite consolait aisément son altruisme déçu : (je vois donc une chose difficile ! » se disait-il avec fierté.

Henri Beyle ne tomba point, il ne perdit pas son cheval dans les précipices, et, quand ils furent sortis des passages difficiles, il demanda au capitaine Burelvillers : « Le Saint-Bernard n’est que ça ? ! » Le capitaine prit pour

ton, du 23 avril ; celle de Berthier, du 25 ; de même les attestations de Chambarlhac et d’autres officiers : I, p. 162-163, 168, 480-482.) Le capitaine Coignet montre lui aussi les soldats pleins d’entrain, d'énergie et de gaîté (Cahiers du cap. C., 83-88). — En revanche, bien des soldats désertaient, avant même d'arriver à Dijon (De Cugnac, I, 73-74). Des traînards indisciplinés suivaient l’armée ; beaucoup s’amusaient à brûler des cartouches (Ordre du jour de Berthier, daté du 16 mai : id., 1b., 401).

Ainsi se concilient le témoignage de Beyleet la tradition. Beyle, marchant à la queue de l’armée, n’a pu voir que les troupes les plus médiocres et les moins ardentes. En revanche, quand il eut franchi le col, à la suite de la division Chambarlhac, qui formait l’arrière-garde, il dut peu à peu rejoindre une partie de l’armée, que retardait le fort de Bard. C’est ainsi que, le 31 mai, la division Chabran se trouvait disposée entre Etroubles et Ivrée. Beyle traversa donc alors ces troupes excellentes. (Voir de Cugnac, op. cit., 534.)

Faute d’avoir prêté attention aux dates, le capitaine Cavard, dans une brochure toute récente, et plus que sommaire, considère le jugement de Beyle comme la « boutade d’un enfant de 17 ans », et croit lui opposer victorieusement le récit de Victor de Musset, qui passa le Saint-Bernard une dizaine de jours avant lui. (Victor de Musset et Henri Beyle Stendhal à l’armée de réserve.)

1. Beyle n’a point inventé trente-six ans plus tard cette impression ; on la retrouve dans une lettre à sa sœur, écrite un mois après l'événement (10 messidor : Corr., I, 6) : « Je ne te parle pas du mont Saint-Bernard... Tout ce que je puis te dire, c’est qu’on en a extraordinairement exagéré la difficulté. Il n'y a pas un instant de danger pour les hommes. » Ici encore, Beyle démolit la légende. Comme il n’avait pas d'intérêt à rabaisser son propre exploit, Ù y a des chances pour qu’il soit sincère. Est-il véridique ?

Thiers, naturellement, ne pense point comme lui. Il juge tout simplement le passage des Alpes « égal à tout ce que l’art de la guerre a jamais tenté de plus extraordinaire » (1, 240), et n'hésite point à en faire « un prodige plus grand que celui d’Annibal ». C’est faire tort à Annibal.

En réalité, depuis 1796, des milliers et des milliers d'hommes avaient déjà passé les cols des Alpes, sans que personne y prit garde. Jomini rappelle que le Saint-Bernard lui-même fut franchi, au cours de l’histoire, par bien des armées (les Romains, «au cœur de l'hiver», les Lombards, Frédéric Barberousse, et plus de 100.000 Français, dit-on, entre 1798 et 1800), et il fait seulement remarquer que ces armées n'avaient pas d'artillerie. Ce fut là le vrai mérite et la seule difficulté pour les soldats de Marengo (Jom., XIII, 180-181). Aussi le capitaine Coignet, qui traînait, lui vingtième, un canon, appelle-t-il les gorges du Saint-Bernard un «enfer » (op. cit., 88). Encore faudrait-il remarquer qu'on avait déjà fait passer des canons par le Simplon, considéré comme plus dangereux que le Saint-Bernard (De Cugnac, op. cit., I, 105). En fait, le transport de l'artillerie se serait effectué sans accident, si une pièce n'avait été emportée par

une gasconnade ce qui était seulement une naïveté de poète. Pour Henri Beyle, l'expérience demeurait toujours en deça du rêve 1.

Beyle était en Italie. Moins préoccupé de son cheval, il put rêver à ce pays où il entrait, tout brûlant de désirs et d'illusions : « Je serais obligé de faire du roman, et de chercher à me figurer ce que doit sentir un jeune homme de dix-sept ans, fou de bonheur en s’échappant du couvent, si je voulais parler de mes sentiments d’Etroubles au fort de Bard, écrit-il 2. — J’ai oublié de dire que je rapportais mon innocence de Paris... »

N’était-ce pas là cependant le point essentiel ? Car il semble bien que Beyle voyait surtout dans l’Italie le pays des bonnes fortunes de Jean-Jacques. D’après cet illustre

une avalanche. Et ceci même n’est pas prouvé. (1d., ib., 423.) * Au contraire bien des régiments de cavalerie avaient déjà franchi le col, et n'avaient jamais éprouvé le moindre dommage (105). Et le seul fait que Beyle a réussi à passer sain et sauf avec son cheval, novice cavalier comme il était, prouve assez qu'il n'y avait à cela nul mérite sérieux.

C’est Bonaparte qui eut l’adresse de créer cette légende, pieusement conservée depuis par la plupart des historiens. Le 19 mai, il se contentait encore d'écrire : « Le Saint-Bernard nous a offert quelques difficultés. » (Corr. de Napoléon 1%, VI, 373.) Mais, le 24 mai, on pouvait lire dans le bulletin : « Le Premier Consul est descendu du haut du Saint-Bernard, en se ramassant sur la neige, traversant des précipices et glissant par-dessus des torrents. » (De Cugnae, I, 512 ; cf. Corr. de Nap. I, XXX, 442.) Récit grotesque, pour qui connaît les faits et les lieux, mais qui réussit à merveille, tous les acteurs trouvant leur compte à ce mensonge.

« Le passage du Grand Saint-Bernard, conclut le commandant de Cugnac,… ne mérite pas d'attirer l'attention de la postérité plus que beaucoup d’autres passages de montagnes. » (La Campagne de Marengo, 83 : cf. Sorel, VI, 43.) Le dédain de Beyle était donc justifié, et il avait raison de ne pas se croire un héros pour avoir traversé, avec 40.000 hommes, ces gorges inoffensives.

1. Un autre poète romantique, Alfred de Vigny, souffrait des mêmes déceptions, et répétait le mot de Beyle : « … me voilà mousquetaire à seize ans. Ce n’est que cela ! me dis-je, après avoir mis mes épaulettes. Ce n’est que cela ! — J'ai dit ce mot-là depuis de toute chose, et je l'ai dit trop tôt. De là ma tristesse. » (Corresp., 45.) « Cet étonnement un peu niais et cette exclamation m'ont suivi toute ma vie », écrira lui aussi Henri Beyle. (4. Br., II, 187.)

21H Br, 1,188:

* Il ne faut donc tenir aucun compte des exagérations de Mathieu Dumas : « Le moindre faux-pas entraînait et faisait disparaître, dans les précipices, dans des gouffres de neige, les hommes et les chevaux, » (III, 171.)

exemple, et suivant un préjugé courant !, l'Italie lui apparaissait de loin comme la patrie des amours promptes et des femmes faciles. Il comptait bien en profiter, et que Milan le dédommagerait de Paris. Cette espérance juvénile formait sans doute la base de ses méditations, tandis qu’il descendait la vallée d'Aoste. Aussi bien, en ce premier voyage de 1800, l'Italie ne sera guère pour Beyle que le pays de son « innocence » perdue et de ses premières maîtresses. Elle ne lui en paraîtra que plus chère.

Tandis qu’il rêvait d’amour, Beyle, en passant au fort de Bard, reçut le baptème du feu. Il n’a guère conservé de cet événement mémorable que deux ou trois images fragmentaires ?, et le souvenir d’un grand émoi. « La canonnade épouvantable dans ces rochers si hauts, dans une vallée s1 étroite, me rendait fou d'émotion 8 ». À se sentir tout frémissant, Beyle sans doute ne put savoir s’il tremblait de peur ou vibrait d’une fièvre héroïque. Il fit bonne contenance.

La vanité lui avait donné du courage. Au moment où ils passaient devant les canons du fort, le capitaine Burelvillers avait dit en le regardant : « Ne voilà-t-1il pas mon bougre qui a déjà peur ? » — « Il y avait là sept à huit personnes, » Beyle aussitôt parada ; sans dire mot, il s’approcha tout au bord de la falaise, et affecta de s’attarder sous le feu de l’ennemi 4.

Beyle aurait pu être satisfait de cette première épreuve. « C'était, dit-il, une espèce de pucelage qui me pesait autant que l’autre. » Et pourtant il n’y trouva point tout le plaisir qu’il en espérait, malgré le décor romantique des montagnes, bien approprié aux débuts d’un héros.

1. Qu'il avait pu retrouver dans maintes lectures. Une page de Félicia (cf. plus haut) lui avait peint les Italiennes comme d’infatigables amoureuses.

2 Voir le plan du fort de Bard, de la gorge, et du sentier par où passa Beyle, dans Henri Brulard, éd. Stryienski, 293.

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