A. de Gallier, La vie de Province au XVIIIesiécle
2. Ennuyeux surtout. J’ai lu les cinq volumes in-12 de cet ouvrage, rare aujourd’hui (j'en dois la communication à l'obligeance de M. Guillemin). Ils sont mal écrits, mal composés. L'auteur n'était pas romancier de son métier, mais jurisconsulte. C'est lui qui sera professeur de législation à l'Ecole centrale, au temps d'Henri Beyle. Jacques Berriat Saint-Prix se reposa un moment de ses savants travaux en publiant l'Amour el La Philosophie (Paris, Lavillette, 1801). À travers ce roman d'aventures et d'amour, tout imbu des idées de Jean-Jacques, philosophique et sensible, comme son titre l'indique assez, on voit bien la société de Grenoble, à Ja fin du xvrrre siècle, surtout la société riche et la société noble, la haute bourgeoisie et le monde des parlementaires. Le héros est un disciple de Rousseau, original et un peu fou. Quelques traits de son caractère font penser au petit Grenoblois étrange et Passionné dont je commence ici la véridique histoire.
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entretiens de salon :. Beyle enfant avait été frappé de ce ridicule. « Dans une ville de parlement, tout le monde aimait la chicane,.… et faisait de l'esprit sur la chicane. Je sais encore un nombre de plaisanteries sur le pétitoire et le possessoire ?. »
Chérubin Beyle ne plaisantait guère ; ce n’était point dans ses goûts. Mais il était, plus qu'aucun autre, plein des idées et des raisonnements propres aux gens de la chicane. Littérature ou philosophie lui restaient bien étrangères %; c’est dans la procédure qu'il avait développé cette intelligence méticuleuse, ce goût des finasseries savantes, cette précision revêche, qu'admirait et détestait Stendhal. Et c’est par de tels mérites sans doute qu'il avait acquis parmi ses confrères estime et réputation.
Il n'apparaît guère qu'il eût, comme quelques-uns d’entre eux 4, un goût excessif pour les dîners fins et gras, et les vins délicats. Chérubin Beyle était, par devoir ou par tempérament, un homme austère, et un peu misanthrope.
Mais ne connaissait-il pas, comme ses confrères, le besoin maniaque de s’élever un peu plus haut, de mériter un peu plus de respect social et d'envie? Ce défaut, fort général en province, semble avoir été très développé à Grenoble. On y observait religieusement les différences de caste ; la bourgeoisie comme la noblesse s’y divisaient en une série de sociétés exclusives et fermées 5. C'était
4. « Cette manie ridicule, dit Berriat Saint-Prix, se rencontrait chez la plupart des hommes de loi, du moins chez ceux (et c'était le plus grand nombre) qu’une éducation soignée n’avait pas formés à la pureté de leur langue, et éclairés, dans leur routine, par des sciences étrangères à leur état. » (II, 117.)
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3. H. Br., 1, 79. Cependant Beyle parle ailleurs de l’enthousiasme de son père pour quelques écrivains, Jean-Jacques, Bourdaloue.
4. D'après Berriat Saint-Prix, et quelques autres témoignages dauphinois.
5. C'est ainsi que les Gagnon et les Beyle méprisaient les Bigillion, qui étaient de simples «bourgeois de campagne. » (H. Br., I, 297.)Ici encore, Beyle et Berriat Saint-Prix sont d'accord.
« Il faut convenir, écrit Beyle, que c'était un plaisant animal qu'un bourgeois de France vers 1794,.., se plaignant amèrement de la hauteur des nobles et entre eux n’estimant un homme absolument qu’à cause de sa naissance...
ete. » (HI. Br., I, 308.)
une cascade de dégoûts insultants, auxquels répondait une montée de jalousies mesquines, et d’ambitions jamais découragées. Les petits intérêts et les vanités basses se disputaient sans cesse : on y dépensait des trésors de diplomatie et de méchanceté.
Mais la bourgeoisie de robe surtout, habituée aux subtilités de la procédure, mettait à se distinguer des autres une opiniâtreté minutieuse. Elle était aussi portée à mépriser le reste des bourgeois et à les écarter que les membres du parlement avaient soin de la tenir elle-même à distance. On y vivait donc en un mélange de dédain aristocratique et d’envie, envie que venaient consoler de secrètes espérances. Car il n’était pas sans exemple qu'un avocat de talent, riche, et de bonne famille, fût admis à pénétrer dans ce monde si fier et si fermé des conseillers au Parlement.
Ce mépris pour les bourgeois de bas-étage y entretenait une certaine distinction conventionnelle et guindée. On voulait, par les façons, être les égaux de ces nobles parlementaires, que l’on frôlait tous les jours sans pouvoir se mêler à eux. Les hommes, grâce à leur métier, les fréquentaient bien au palais 1, mais les femmes étaient soigneusement tenues à l'écart. Et la vanité féminine, sans cesse blessée, venait ajouter ses petitesses à l’orgueil ambitieux et souvent froissé des maris. Elles excellaient dans cette longue bataille ; c'était, avec la galanterie, leur meilleure distraction. Elles y mettaient une passion, un entêtement, un sens subtil des nuances, qui leur donnaient souvent la victoire.
Le sentiment de la famille, l’orgueil du nom, venaient encore soutenir cette émulation. Le fils devait succéder au père, et, s’il se pouvait, aller plus haut que lui. Les mères étaient plus ambitieuses encore que les épouses. Quelle gloire enfin quand une femme d'avocat, une bourgeoise,
1. L'exercice même de leur profession amenait parfois des heurts entre les Parlementaires et les Avocats. Ainsi y eut-il une grève d'avocats pendant presque toute l’année 1780, D'autres conflits furent moins graves et plus comiques. (Voir, dans le Bulletin de l'Académie delphinale de 1892, les deux discours déjà cités.)
qui avait été bien souvent éclaboussée par la voiture de Madame la Conseillère 1, tandis que l’usage la condamnait à patauger dans la boue, pouvait faire arriver son mari Où son fils à la chambre des comptes, dont les charges conféraient la noblesse, ou, mieux encore, au Parlement Ca orgueil de cette « capitale ».
Chérubin Beyle avait sans doute pour son fils les mêmes ambitions et les mêmes espoirs. N'est-ce pas afin de lui laisser sa charge d’avocat qu’il renonça lui-même à entrer dans les ordres, après la mort de sa femme BD « Mon père, a dit et répété Stendhal, m’aimait comme le soutien de son nom, mais nullement comme fils 4 »
Ainsi que tous les bourgeois, ceux-ci avaient un désir douloureux de cette particule noble, dont les parlementaires, tout près d’eux, étaient si fiers. Et même, quand ils espéraient posséder bientôt le droit de la porter, ils la prenaient tout de suite, par provision. Mais les Vrais nobles se révoltaient contre ces prétentions trop promptes, et défendaient âprement leurs privilèges $.
N'est-ce point ainsi que Chérubin Beyle, vaniteux, mais timide, se contentait de prendre dans les actes le titre de noble 5, et se servait d’un cachet portant ses armoiries ?.
1. Berriat Saint-Prix nous montre les rêves qui enchantent une de ces bourgeoises ambitieuses : «.… elle braverait dans une voiture élégante les intempéries des saisons auxquelles l’opinion condamne sans refuge et sans appel les bourgeoises de province. » (I, 20.)
2. « On recevait quelquefois au parlement des enfants d'avocats célèbres et riches, et ceux-ci obtenaient eux-mêmes cette faveur, lorsque la disette de juges éclairés dans une chambre faisait sentir le besoin de s’aider de leurs talents. » (L'Amour et la Philosophie, 1, 16-17. — Voir sur cette question, plus haut, p. 16, note 2.)
3. IH. Br., I, 79. Mais voir à ce sujet la note 1 de la page 4.
&. Id., ib., 93.
5. Berriat Saint-Prix nous montre ce double spectacle. Madame Mérinbert, l’une des héroïnes de son livre, quand son mari lui a promis de tout faire pour devenir conseiller au parlement, se fait appeler aussitôt Madame de Mérinbert. Mais les femmes des conseillers, en vraies jurisconsultes, déclarent qu’elles Jui ouvriront leurs portes seulement le jour que son mari deviendra authentiquement conseiller.
6. Par exemple dans l’extrait de baptème d'Henri Beyle, cité ailleurs.
J'ai déjà dit (p. 16, note 2) comment Chérubin Beyleavait, de par sa fonction, droit à ce titre, que son fils usurpait indûment.
7. « Un grand nombre de lettres écrites par Chérubin Beyle sont scellées d’un cachet » dont les armes ont été « gravées dans l’Armorial du Dauphiné, de
Henri Beyle n'aura garde d'oublier en ceci l'exemple paternel. Officier et fonctionnaire de l'Empire, il ne sera plus que M. de Beyle 1,
Ainsi Chérubin Beyle était bien tout entier un bourgeois de Grenoble, non point bourgeois seulement, mais bourgeois du palais, bourgeois tout frotté de noblesse, bourgeois et avocat consistorial. Il a de ce monde très spécial les goûts et les tares, le langage et le tour d’esprit, la culture et les passions, les vertus et les ridicules. C’est par lui que ce monde d’avocats ira jusqu'au petit Beyle, mettra Jusque dans son esprit quelques idées et quelques façons de penser, mais surtout, par son formalisme, sa rigidité, ses préjugés étroits et sa bourgeoise aristocratie, viendra gêner et étriquer cette âme trop vive et trop tendre.
Mais par Chérubin Beyle devait pénétrer encore jusqu’à son fils un nouvel afflux d’idées et de sentiments, tout autrement profonds que les habitudes d’esprit acquises dans une classe sociale ou dans une profession. Je veux parler de l’âme dauphinoise 2.
M. Rivoire de la Bâtie, p. 76, » écrit M. Maignien (ous. cil.). Il les décrit ainsi : « D’argent au chevron de gueules, accompagné de trois roses de même, au chef de gueules chargé de trois étoiles d'argent ».
Est-ce à cause de ces armes qu’Alfred de Bougy admet la noblesse de la famille Beyle ? (Stendhal, sa vie et son œuvre, broch. in-8°, Paris, 1868, p. 30-31.)
1. Les biographes de Beyle se sont souvent trompés en racontant ses prétentions à la noblesse. Elles apparaissent pour la première fois, semble-t-il, quand Beyle, intendant à Brunswick, en 1808, signe De Beyle toutes ses lettres officielles. (Voir à la bibliothèque de Grenoble, R 296. — M. Cordier avait déjà signalé le fait dans Stendhal et ses amis, 31.)
L’Almanach Impérial ne connaîtra plus que M. de Beyle.
À en croire Colomb, qui a déjà rapporté une anecdote fausse sur l’origine de cette particule, les compatriotes de Beyle, en 1814, auraient agrémenté de quolibets les affiches qu'il signaït de sa signature officielle. Mais le fait est contesté par M. Ducoin (séance de l'Académie Delphinale du 3 mai 1847).
2. Sur le caractère de la race, consulter : Voyages à travers les Dauphinois, Notes sur le caractère des gens de la province..., par le Sieur Amédée Guérin (M. Guillemin). Ce sont des extraits copieux de tous les écrivains qui ont
parlé des Dauphinois.
On le verra bientôt, les Gagnon venaient d’ailleurs ; ils n'avaient pu prendre à leur patrie d'adoption que certains traits superficiels. Mais les Beyle, dauphinois aussi loin qu’on puisse remonter, et tout mêlés à la vie de Grenoble depuis deux siècles et beaucoup plus peut-être, portaient, profondément, toutes les marques de la race. Stendhal nous l’a dit, et tout confirme son dire : «... mon père. le plus dauphinois des hommes ». Mais lui-même, grâce à son père!, garde la même empreinte ineffaçable.
Personne, il me semble, mieux que Stendhal n’a fait la psychologie de cette race. Le trait essentiel, d’après lui, c’est que le Dauphinois sent profondément, mais reste maître de ses émotions ; il dissimule avec énergie ses ardeurs secrètes. C’est qu'avec une âme sensible, 1l possède une raison ferme, toujours présente ; cette union remarquable est le signe propre de son caractère ?.
Qui ne reconnaît ici déjà un trait particulier d'Henri Beyle? comme son père, par là surtout il tient au Dauphiné; et c’est lui-même qu'il définit en définissant ses compatriotes : €... Le Dauphiné a une manière de sentir à soi, vive, opiniâtre, raisonneuse... La nature dauphinoise a une ténacité, une profondeur, un esprit, une finesse que l’on chercherait en vain dans la civilisation provençale ou dans la bourguignonne, ses voisines. Là où le Provençal s’exhale en injures atroces, le Dauphinois réfléchit et s’entretient avec son cœur 3... »
On imagine aisément, d’après ce portrait véridique, tout ce qu’une sensibilité aussi aiguë apporte de délicatesse à la raison, et tout ce qu’une raison si ferme peut
1. Je veux dire grâce à sa naissance ; il subit en effet bien peu l'influence du milieu, puisque de bonne heure il fut en antagonisme avec sa famille et sa patrie.
2. Les historiens qui ont étudié le caractère dauphinois lui reconnaissent volontiers la raison et la volonté ; ils n’ont pas coutume d’insister comme Stendhal sur la profondeur de sentiment. C’est peut-être qu’il y a là un trait moins facile à discerner pour qui n’a point la pénétration de ce psychologue professionnel. Peut-être aussi Stendhal a-t-il trop prêté à ses compatriotes sa propre sensibilité. — Je n'ai d’ailleurs point ici la prétention de refaire l’étude de
l'âme dauphinoise, mais seulement de marquer ce que Beyle en a pu conserver. 3. H. Br. I, &&. ÿ
donner de force et de clarté aux sensations. Julien Sorel sera le chef-d'œuvre de ce type moral.
Sensible et raisonneur, le Dauphinois sait vouloir {, et sait ce qu'il veut ? :
« Le Dauphinois réfléchit longtemps avant d’agir, écrit-il dans les Mémoires d'un Touriste $... Les populations du Lyonnais, de la Provence ou de la Savoie ne ressemblent en aucune façon au sagace habitant des montagnes du Dauphiné.
M. Casimir Périer fut une empreinte assez exacte, quoique peu élégante, du type dauphinois ; il savait vouloir, et le voisinage du danger ne troublait point son jugement 4... »
Quand on est si avisé, et maître de soi, l’on n’est pas dupe ; Stendhal a vu là encore un des traits essentiels de ses compatriotes 5. Je ne crois guère avec lui que les dix ans de règne du Dauphin, plus tard Louis XI, eussent pu donner à tout un peuple ce caractère, s’il ne l'avait eu déjà 5. Mais Stendhal est moins imprudent quand il voit dans Lesdiguières le plus bel exemplaire de sa race : «brave et jamais dupe 7 ».
1. A cette explication purement psychologique, on peut en ajouter une autre tirée de la géographie. C’est celle qu’à choisie M. J. de Crozals, dans son intéressante étude, où la compilation a une grande part (Le caractère dauphinois, Essai d’ethnologie provinciale, Grenoble, 1894, broch.). Il explique par l'influence de la montagne l’opiniâtreté dauphinoise : « Cette nécessité de renouveler sans cesse un effort maigrement payé fait naître et développe la ténacité, cette volonté froide, constante, tendue vers le but, que rien ne décourage et ne fait fléchir. » (19)
2. Il en résultera que le Dauphinois n'aura point l'esprit large, et ne connaîtra guère la tolérance ; du moins ne sont-ce pas là vertus stendhaliennes.