‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 262 sur 369 · H. Br., II · texte numérisé non relu

H. Br., II

3. Ou à Novare, comme il l'écrit à sa sœur, le 29 octobre 1808 (Corr., I, 328).

SCT p.461, note:

** Et on en conclura que Beyle ne fut pas arrêté « deux ou trois jours sous

Bard », ce que rien n’expliquerait. Mais il avoue iui-même la confusion de ses souvenirs (185).

Beyle, durement malmenés par tant de sensations brutales, s’épanouirent délicieusement. Au sortir de la boue et des neiges, après tant de blasphèmes et de coups de canon, 1l eût trouvé exquise la musique d’un accordéon. Et c'était le Matrimonio Segreto !

« Le soir, j'eus une sehsation que je n’oublierai jamais. — J’allai au spectacle... ; on donnait le Matrimonio Segreto de Cimarosa, l’actrice qui jouait Caroline avait une dent de moins sur le devant. Voilà tout ce qui me reste d’un bonheur divin... A l'instant mes deux grandes actions : ..… avoir passé le Saint-Bernard... avoir été au feu, disparurent. Tout cela me sembla grossier et bas. J’éprouvai quelque chose comme mon enthousiasme de l’église au-dessus de Rolle, mais bien plus pur et bien plus vif... Tout fut divin dans Cimarosa 1, »

Henri Beyle découvrait ce jour-là ? le plus profond, le plus fidèle amour de toute sa vie. À cinquante ans il écrira encore : « Je ne sais combien de lieues je ne ferais pas à pied, ou à combien de jours de prison je ne me soumettrais pas pour entendre... le Matrimonio Segreto, et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort 3. » Beyle eut donc la chance, dès son entrée en Italie, et quand tout le préparait à en bien jouir, de trouver la plus délicieuse sensation d’art qu'il ait jamais connue. Pouvait-il désirer prélude mieux choisi à sa nouvelle vie de musique et d’amour ?

« La musique me plut comme exprimant l’amour », écrira-t-1l en 1808. Et dans Henri Brulard : « Ma vie fut renouvelée et tout mon désappointement de Paris enterré

LNH Br, 11, 49275:

2. La lettre précitée à sa sœur Pauline ne laisse aucun doute sur la réalité et l'importance de cette véritable révélation : « La musique m'a plu pour la première fois à Novare, quelques jours avant la bataille de Marengo. J’allai au théâtre ; on donnait 11 Matrimonio segreto.…. »

3. H. Br., I, 265. — Beyle a si souvent parlé du Matrimonio segreto, avec un enthousiasme toujours égal, cette préférence pour l’opéra tendre et allègre de Cimarosa est si connue, qu’il n’est pas besoin d’en donner ici les preuves. On sait d’ailleurs que cette préférence était partagée par toute sa génération. L'Italie vient de retrouver ce vieil opéra, et de s’y reconnaître. Au bout de 120 ans, il est redevenu populaire. (Voir à ce sujet un article de M. T. de Wyzewa, dans le Temps du 28 avril 1912.)

à jamais. Je venais de voir distinctement où était le bonheur... Vivre en Italie et entendre de cette musique devint la base de tous mes raisonnements 1. »

Qui peut mesurer l’influence de cette première impression sur une âme sensible et tenace comme la sienne? Ne sacrifiera-t-il pas en effet un jour l’ambition, la fidélité, l'honneur même, aux plaisirs du mélomane, et ne laissera-t-1l point se livrer sans lui la bataille de Waterloo, parce que les soirées de la Scala et l'amour d’Angela, — c’est tout un, — le tenaient enchaîné à Milan ? Nous venons de le lui entendre dire : le passage du Saint-Bernard, les premiers coups de canons fièrement affrontés, ne comptèrent plus, quand Beyle eut écouté le Matrimonio segrelo.

Cet opéra-bouffe vint encore à point pour lui donner une plus noble idée de l'Italie. Il était en train de n’y voir qu'un mauvais lieu très plaisant. Cimarosa le fit rêver à de plus fines jouissances. Il s’aperçut que l'Italie pouvait avoir un autre agrément que l’humeur amoureuse de ses femmes ; elle lui apparut comme la patrie de la beauté. Il n’eut besoin pour faire cette découverte ni des sculpteurs ni des peintres : Beyle les négligera toujours pour les musiciens 2. C’est à la Scala ou à San Carlo, en écoutant une ariette de Cimarosa, de Paesiello ou de Rossini, qu’il croira le mieux sentir la supériorité artistique de l'Italie.

Enfin, grâce à Cimarosa, l’aventure d’amour à laquelle songeait sans cesse Henri Beyle fut comme poétisée. La douce et mélancolique figure de Mademoiselle Cubly reparut une fois encore ÿ, grâce à cette musique qui la rappelait, et vint donner aux désirs de Beyle un peu de cette délicatesse avec laquelle il l'avait aimée.

1Corn., 1,328 5 tH0Br., LL, 193 = 1Ce n'était pas la première fois, on s’en souvient, que Beyle goûtait la musique et la mélait à l'amour. Mais quand, deux ans plus tôt, il écoutait Mlle Cubly, l’air qu’elle chantait ne l’intéressait qu’à cause d'elle ; l'amour le conduisait à la musique. Quand il entendit le Mariage secret, l'opéra tout seul s’'empara de ses sens et de son cœur: c’est la musique cette fois qui le ramenait à l'amour,

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