‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 263 sur 369 · Voir par exemple Rome, Naples et Florence · texte numérisé non relu

Voir par exemple Rome, Naples et Florence

3. Voir H. Br., Il, 194. — Le capitaine Burelvillers ayant mal parlé des actrices, Beyle, sous la tendre influence du Matrimonio segrelo, et se souvenant de Me Cubly, voulut un instant couper la gorge au capitaine.

Il n’est donc pas indifférent qu’un soir de mai 1, dans une petite ville italienne, Beyle soit entré au théâtre, et par hasard aït entendu le Matrimonio segreto mal chanté par une actrice un peu édentée.

En

Dès lors ce ne fut plus que la joie sans bornes où tout s’efface ?, «le bonheur le plus vif et le plus fou 3 ». Tout ce qu'il voit lui paraît admirable. Il aime l’Italie comme une maîtresse, sans raisonner. Et elle lui semble belle, puisqu'il l'aime.

Il a quitté les montagnes, il s’est enfoncé dans les plaines immenses de la Lombardie # : routes sans fin, entre des canaux, des champs humides, et des lignes d’arbres fermant la vue de toutes parts. Qui ne se lasserait de ce paysage de rizières et de champs de maïs ? Mais Beyle ne se lasse point : « La vue du paysage me ravissait. Je ne le trouvais pas la réalisation du beau, mais quand... jusqu’à Milan, la fréquence des arbres et la force de la végétation, et même les tiges du maïs... empêchaient de voir à cent pas, Je trouvais que c’était là le beau 5... »

4. M. Henri Martineau (L'Itin. de Stend., 18) donne pour le passage de Beyle à Ivrée la date du 26 ou du 27 mai. Mais aucun des textes qu'il allègue ne permet semblable conclusion. Beyle ne dut atteindre Ivrée que quelques jours plus tard (cf. plus haut, 456, note 1).

2, Où s’effacent surtout laideurs et tristesses. Maurice Dupin, qui, en même temps que Beyle, entre en Italie avec l’armée française, a mieux su regarder la vérité. « Nous dévastons un pays admirable. Le sang, le carnage, la désolation marchent à notre suite. Nos traces sont marquées par des morts et des ruines. » (Hist. de ma vie. de G. Sand, I, 375). Beyle, dans les villes prises d'assaut, ne voit que l’opéra-bouffe, et, parmi les colonnes d’une armée d’invasion, rien que le ciel bleu et la verdure délicieuse *.

3. H. Br., 11, 195. — Beyle se demande (194) s’il n’a pas assisté au combat du Tessin. Il est difficile de l’admettre, à moins de rejeter le reste de ses afirmations (cf. la note 1 de la page 456). Murat battit les Autrichiens à Turbigo, et força le passage du Tessin, le 31 mai.

4. Il ne peut y avoir de doute sur le chemin de Beyle : après avoir suivi, d'Aoste à Ivrée, l’admirable vallée de la Doire, il gagna Vercelli, Novara, Mortara, et, par Vigevano, arriva enfin à Milan. C’était alors la seule route.

5. « Tel a été pour moi Milan, et pendant vingt ans... A peine si cette image adorée commence à se séparer du beau. Ma raison me dit : mais le vrai beau,

* Un mot seulement sur les chevaux morts, H. Br., II, 191

Ainsi Beyle, sous le grand soleil de juin, s’avançait vers Milan, sa patrie. Au milieu de cette mer de verdure étincelante, 1l allait, étourdi, enivré, tout frémissant d’allégresse. N’eût-on pas dit un exilé qui, après une longue absence, retrouve enfin le pays de son cœur ?

c’est Naples et le Pausilippe,.… ce sont les environs de Dresde, les murs abattus de Leipsick,.… le lac de Genève, etc. C’est ma raison qui dit cela, mon cœur ne sent que Milan et la campagne luxuriante qui l’environne. » (H. Br., II, 195.)

IT faut d’ailleurs remarquer que l'imagination moins exigeante de nos pères ne demandait pas à un paysage de lignes trop mouvementées. Une plaine richement cultivée leur donnait beaucoup de jouissance. Maurice Duviquet, parcourant la Lombardie quatre ans avant Beyle, s’écrie lui aussi : « Quelles belles plaines ! quelles campagnes ! quelles cultures ! Comme les voitures roulent bien sur ces routes qu’on prendrait si facilement pour des allées de parc ou de jardin ! » (Sous. de M. Duviquet : Paris, 1905, in-16, p. 138.)

IT

L'arrivée. — Beyle dans les bureaux de l'Armée d'Italie. — Premières impressions esthétiques. — Mélancolie el malheur.

« Ce fut le plus beau temps de sa vie, il adorait la musique, la gloire littéraire, et estimait fort l’art de donner un bon coup de sabre... »

(Not. nécr., Jour., 471.)

Un matin de prairial, Henri Beyle fit son entrée dans la capitale de la Lombardie !.

A l’extrémité d’un long faubourg poudreux ?, Milan se dessinait dans le ciel clair de l’orient. Le soleil qui montait en face de lui au-dessus de la grande ville éblouissait les yeux ravis d'Henri Beyle, et baignait de lumière les masures et les palais, les couvents et les églises au milieu desquels il s’avançait.

4. « .… par une charmante matinée de printemps, et quel printemps !.. » (AH Br, 11, 497): Beyle avait complètement oublié la date de son arrivée. Parfois il la place en mai, contre toute possibilité, puisque l’armée française n'était entrée à Milan que le 2 juin.

Nous ne pouvons faire sur sa marche que des calculs très approximatifs. Voyageant à cheval, mais avec un seul cheval, et par des routes encombrées de traînards et de convois, n’ayant d’ailleurs nulle raison de se hâter, il allait sans doute lentement. S'il se trouvait au fort de Bard, suivant notre hypothèse, le 30 ou le 31 mai, et s’il cheminait, comme il le dit, à raison de « quatre à cinq lieues par jour » (cf. plus haut, p. 456, note 1), il lui aurait fallu, de Bard à Milan, au moins sept jours * ; il serait donc entré à Milan au plus tôt le 5 juin, trois jours après Bonaparte et son armée. Beyle aurait mis ainsi deux semaines pour faire le voyage de Genève à Milan.

2. Beyle, arrivant par la route de Novare, ne put donc entrer à Milan que par la porta Vercellina (aujourd’hui la porte Magenta).

* Je compte environ 150 kilomètres entre ces deux villes,

Dès son arrivée dans sa nouvelle patrie, le hasard voulut qu’il frôlât en quelque manière sa destinée future. Tandis qu’il regardait les fines colonnes de Sainte-Marie des Grâces, il laissa derrière lui sans le savoir {a Cène du Vinci, qui devait inspirer plus tard ses meilleures pages à l’auteur de la Peinture. Et plus loin ce fut la Scala, où 1l allait vivre, tant d’années, ses plus douces heures de musique et d’amour. Entre temps, il avait passé devant la maison d’Angela.

Mais songeait-1l à son avenir, rêvait-il tendres aventures, plaisirs des arts, héroïques exploits, tandis qu’au pas de son cheval, le capitaine Burelvillers à sa droite, et derrière eux le domestique, il s’en allait le long des rues, dans cette grande ville étrangère et charmante ? Ou bien ne pensait-il à rien, tout rempli seulement de cette joyeuse ivresse qui depuis son entrée en Italie transfigurait pour lui le monde? L’heure matinale, le frais éclat des pierres dorées et des briques roses, cette ville inondée de lumière sous le grand ciel bleu de juin, un peuple tout frémissant de vie, des femmes aux yeux brillants et des officiers chamarrés d’or !, cette première vision de Milan ne semblait-elle pas faite pour enchanter l'imagination amoureuse et le cœur enfantin d'Henri Beyle ? Milan le conquit sans doute à jamais dès le premier jour.

Beyle, à la recherche de ses cousins, traversa ainsi une partie de la ville. Il suivait la corsia del Giardino, et, sans reconnaître la maison qu’on avait dû lui indiquer, il dépassait la via dei Bigli, et allait s'engager dans le Corso di Porta Nova ?, quand il aperçut à trois pas le chapeau

1. Beyle ne pouvait voir, dans les rues, que les officiers de l’armée. Quant aux soldats, on leur avait fait seulement traverser la ville. Coignet raconte qu'ils campèrent hors de la Porta Romana : « Personne ne pouvait rentrer en ville » (92). — On était d’ailleurs à la veille de Marengo.

2. Je rétablis ce premier itinéraire de Beyle à Milan, d’après les quelques indications très sommaires d'Henri Brulard, et surtout d’après la considération des lieux. Beyle, entré par la porta Vercellina, dut suivre, pour aller au centre de la ville, le borgo delle Grazie, le corso di Porta Vercellina (aujourd’hui corso Magenta), la contrada delle Meraviglie. S'il rencontra, corsia del Giardino (aujourd'hui via Manzoni), presque en face de chez lui, Martial Daru, c’est qu'apparemment il venait le chercher là. Un croquis inédit (manuse. d'Henri Brulard) dessine un plan de leur rencontre.

galonné d’or et la magnifique redingote bleue de Martial Daru, qui sortait de chez lui.

Aussitôt Beyle, oubliant le capitaine et ses bienfaits, le planta là 1, et suivit allègrement son aimable et somptueux cousin jusqu’au palais où il habitait. C'était la casa dAdda.

Le palais d’Adda, qui allait offrir à Beyle une hospitalité toute seigneuriale, étend aujourd’hui encore sur la via Manzoni ? sa longue façade monotone. Elle ne fut achevée qu'après 1800 ; « la plus grande partie était alors en briques grossières, comme San Lorenzo, à Florence ». Mais Beyle put la voir parfaite, quinze ans plus tard 8. Devenu Milanais, et logé tout près de là, il passait bien souvent au pied de cet orgueilleux palais, où il n’était plus admis. Sans doute se rappelait-il la radieuse matinée de jadis. Mais cette immense façade rougeâtre ne pouvait offrir qu’un objet ennuyeux et plat, même à l'imagination la plus bienveillante. Elle a pour seul ornement un balcon placé au-dessus de l’entrée, et supporté par quatre colonnes ioniques, appendice maladroitement plaqué sur le grand mur triste, que percent des fenêtres en longues rangées.

Cette bâtisse neuve avait été marquée comme bonne au logement des troupes 4 Martial Daru venait de s’y installer. Elle allait être pour Beyle la révélation d’une beauté nouvelle.

À peine avait-il franchi la porte, qu’il se trouva au mi-

4. « Je saluai le capitaine Burelvillers ; je ne l’ai jamais revu. » ( H. Br. IT, 198.)

2. Cette partie de la via Manzoni formait alors le corso di Porta Nova. Des deux palais d’'Adda contigus (aujourd’hui numéros 41 et 43), Beyle habita sans doute le plus grand. Il portait alors le numéro 1470.

3. M. G. Gallavresi (Stendhaliana, dans l’Archivio Slorico Lombardo, an. XXXIII, fasc. IX) m'a objecté que la famille d’Adda avait grandement modifié le palais, au cours du x1x° siècle. Pourtant cette façade, qui n’était pas encore achevée en 1800, fut-elle si vite transformée, du moins dans ses lignes essentielles ? — D’après M. Gallavresi, le plus grand des deux palais appartient aujourd'hui à une branche cadette des Borromée. So

4. Dans l’Elenco delle case dove si possono alloggiare militari (Archivio civico de Milan), on indique le nombre des « stanze disponibili per alloggi » : une sur la rue et quatre sur la cour, dans le bâtiment en facade ; et, au rez-de-chaussée du second corps de logis, deux vers le jardin, quatre sur la cour.

lieu d’un vaste cortile, entouré d’arcades ombreuses. Il descendit de cheval, « fort étonné et admirant tout ». Cette « magnifique » cour était d’une harmonie sévère et nue. Mais dans le mur du fond s’ouvrait une perspective lumineuse : une triple voûte, soutenue de fines colonnes, encadrait les profondeurs d’un jardin plein d’arbres et baigné de soleil 1. ,Beyle fut séduit. Il monta « par un escalier superbe », le scalone ?. Et « superbe » aussi lui parut le salon, qui donnait sur le corso. « J'étais ravi, écrit-il ; c'était pour la première fois que l’architecture produisait son effet sur moi ».

Beyle se trouvait en ces jours de vie intense, où l’âme s'ouvre à toutes les sensations, et les embellit de son bonheur. La première vision de ce palais, comme le Matrimonio Segreto à Ivrée, fut pour Beyle: une découverte merveilleuse. [l n’en faut pas mesurer l’importance à la médiocrité de l’objet. Peu importe que la casa d’Adda ne soit pas un chef-d'œuvre architectural. Elle fut, pour l'esthétique de Beyle, aussi décisive que l’eût été Saint- Pierre de Rome. Les colonnes 3 bien rythmées de son corüle lui apprirent le langage harmonieux des pierres.

Beyle n’était pas au bout de ses découvertes. « Bientôt on apporta d'excellentes côtelettes pannées. Pendant plusieurs années ce plat m’a rappelé Milan. »

Ce jour fut donc pour Beyle de toutes les façons inoubliable. Parce qu’il était heureux, et qu'il avait grand appétit, 1l avait tout admiré pêle-mêle, l’architecture et la cuisine milanaises. Elles s'étaient révélées à lui en même temps ; il les confondit dans le même souvenir ému.

Telle fut la première journée d’une période de sa vie que Beyle ne pouvait se rappeler, trente-cinq ans plus tard, sans une émotion frémissante.

« Cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la

1. Ce contraste délicieux est une beauté propre aux palais de Milan.

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