‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 28 sur 369 · Mém. d’un Tour., II · texte numérisé non relu

Mém. d’un Tour., II

3. C’est ce que m’exposait, il y a quelques années, un écrivain Grenoblois, M. Texte, et ce que tout confirme. D’ailleurs d’autres l'ont remarqué. M. de Crozals écrit (46) : « L'esprit dauphinois a le goût de l'observation et de l’analyse. La plupart des hommes célèbres du Dauphiné se recommandent par ces solides qualités de l’esprit qui font le mathématicien, l’homme à raisonnement déductif et à système, l'observateur patient, l'inventeur ingénieux. Les dons de l'esprit qui font les succès éclatants dans les lettres y sont plus rares. La puissance de l'imagination, l’éclat de l'invention verbale leur font défaut, »

près de l'ironie !, ne manque-t on pas de cette naïveté qui fait les artistes ?? Toujours est-il que Stendhal, capable pourtant de goûter le Corrège et Cimarosa, ne veut pas se laisser séduire par l’alexandrin de Racine ou la prose harmonieuse de Chateaubriand, parce qu’il a peur d’être dupe, raison essentiellement dauphinoise.

. Mais les Dauphinois ne compensent-ils pas ce qui leur manque, peut-être, en imagination ou en enthousiasme, par tant de raison ferme, par tant de sensibilité précise et pratique ?

Ces mérites de leur caractère, toute leur histoire les confirme 5, Elle est faite de raison avertie, de prudence et de volonté. Ils sont habiles, tenaces et froids. Jamais d’emportements inutiles, de passions niaises et cruelles 4. Nulle part ailleurs, a-t-on remarqué, la Révolution ne fut plus modérée et moins sanglante que dans ce pays où elle était née 5.

L’originale indépendance de ce peuple 6, vivant libre, en marge de la France, au temps de ses Dauphins, avait

1. « Ils sont prompts à saisir les ridicules et les tournent en raillerie avec plus de verve que de bonhomie », écrit M. de Crozals (ous. cit. 34).

2. Cette conséquence logique du caractère dauphinois est d’ailleurs, je le dois reconnaître, contredite par quelques exceptions troublantes : Berlioz, Hébert, et celui-ci propre cousin de Beyle.

3. On s’en persuadera mieux en lisant l’excellente, érudite et judicieuse Histoire de Grenoble, de M. A. Prudhomme, archiviste de l'Isère (Grenoble, Gratier, 1888, 1 vol. in-80).

&. Il y a bien quelques moments fâcheux, au temps des guerres de religion.

5. Comme Stendhal, Michelet en a ainsi jugé. Il rencontra en 1830 un manufacturier de Grenoble : « Il m’apprend... un fait de l’histoire de la Révolution qui importe. L’Isère se refusa toujours aux excès. Charrion *, chef des Jacobins de Grenoble... alla déclarer à la Convention que sa ville n’accepterait jamais la guillotine. » (Rome, 320.)

6. M. de Crozals note que de tout temps et par sa nature propre le Dauphinois a été républicain. C’est un esprit indépendant, et qui a son franc-parler(op. cit., 23-24). Cette indépendance, cette franchise de langage se retrouvent chez Stendhal.

* Ii s'appelait en réalité Chanrion. D'ailleurs il ne s'agissait pas d'envoyer la guillotine à Grenoble, mais une commisssion temporaire. Il est vrai que l'une pouvait bien amener l’autre avec elle, (Voir Prudhomme, ouv. cit., 641.)

prouvé déjà son énergie ! et son individualisme 2, Mais 1l faut voir le détail même des événements, durant cette première période, si l’on veut comprendre quelle sagesse avisée et tranquille, mais opiniâtre, il avait fallu à ces bourgeois de Grenoble pour empêcher les empiètements des deux pouvoirs rivaux, le Dauphin et l’Evêque. Du dévouement à l’intérêt général, sans doute, mais point d'enthousiasme ; de la fidélité, mais sans excès ; et jamais une de ces maladresses qui hvrent tout.

Pendant toute leur histoire, ils travaillent énergiquement pour conquérir, puis garder leur liberté ; et, quand ils Pont perdue en s’unissant à la France, pour la donner, en même temps qu’à eux-mêmes, à tous les Français. Cette histoire est une admirable suite de compromis prudents au service d’une volonté entêtée et immuable.

Je n’ai plus à prouver désormais que Chérubin Beyle, avant Henri Beyle, était le produit de cette histoire, le pur enfant de cette race. Réfléchi, concentré, cachant prudemment une sensibilité profonde, esprit pratique et sans folles envolées, il en avait surtout les côtés un peu ingrats ; il en avait même la figure et l'aspect, « … l'air

1. La lutte acharnée contre les débordements du Drac, qui rappelle, avec quelques différences, celle des Hollandais contre la mer, est encore une preuve de cette énergie. Il est vrai que la nécessité séculaire de se défendre contre les forces de la nature a pu, inversement, former et endurcir les courages.

2. Michelet, dans le passage cité tout à l'heure, donne un trait curieux de cet individualisme provincial : « Mon Dauphinois très fédéraliste regrette que les alliés n’aient point brûlé Paris, détruit la centralisation et le royalisme. » Voilà une férocité bien stendhalienne. Quant à la défiance jalouse de cette capitale de province à l’égard de Paris, nous en retrouvons la preuve dans ce passage d'Henri Brulard : « De mon temps encore, dans la croyance de mon grand-père et de ma tante Elisabeth... Paris n’était point un modèle, c'était une ville éloignée et ennemie dont il fallait redouter l’influence » (I, 44). Chérubin Beyle pensait en ceci comme le docteur Gagnon, on le verra de reste. Et Stendhal lui-même, plus Dauphinois qu’il ne veut l’avouer, n’aura-t-il pas tout d’abord de la répugnance pour Paris, et ne sera-t-il point malade d’ennui, parce qu’il n’a pas retrouvé, aux bords de la Seine, les montagnes de l'Isère ?

Ce trait a été remarqué par M. de Crozals (0p. cit., 31) : « … peut-être le Dauphinois a-t-il gardé trop longtemps quelque chose du reclus. Il s’est imaginé que le monde finissait où finissait son monde ; qu'il n’y avait rien au-delà de ses montagnes, et que, la montagne elle-même mise à part, rien ne valait la peine d’être vu ni aimé. »

froid, mécontent, nullement civilisé qui fait la physionomie ordinaire de ces Dauphinois si fins », comme l’a dit Stendhal !. Et c’est à peu près avec les mêmes traits que, dans un autre passage, sans piété filiale, mais avec ressemblance, il dessine le portrait de Chérubin Beyle :

« Mon père, le moins élégant, le plus finasseur, le plus politique, disons tout en un mot, le plus Dauphinois des hommes 2... »

Il y avait pourtant aussi dans Chérubin Beyle autre chose qu’un paysan devenu citadin, un avocat, et un bourgeois de Grenoble. C'était un caractère original, et point seulement l’empreinte commune d’un métier et d’une race.

Qu'il ait été aristocrate sous la Terreur, ultra sous la Restauration 8, je n’y vois rien de notable : telle était l'opinion générale de sa famille et de son milieu. D’ailleurs ne convenait-il pas qu’il fût attaché à la tradition comme un paysan et comme un juriste? Enfin cette âme précise et sèche était incapable à la fois de la générosité et de la candeur indispensables pour faire un Jacobin.

Mais sa religion était bien à lui. Il était pieux, de « la plus absurde dévotion », dit irrévérencieusement Stendhal 4.’ Ce n’était plus ici la piété banale et mondaine de quelques-uns de sa caste. Stendhal l’a comparé aux Genevois, pour l’âpre et dure conviction de sa croyance. Peutêtre même l’âme revêche de Chérubin Beyle cachait-elle une étrange profondeur de mysticisme. Il y avait dans sa foi je ne sais quelle sombre ardeur, de la tristesse, de la

4. H. Br., 1, 179. « Voir le caractère de Sorel père, dans le Rouge, » ajoute-t-il lui-même.

DPÉDrAUE 08: s c 3. Et alors adjoint au maire de Grenable, et chevalier de la Légion d 4. H. Br. 1, 79. ‘à

honneur.

haine pour le monde et ses plaisirs ; après la mort de sa femme, « il s’imposa l’obligation de dire tous les offices du prêtre, 1l fut même question pendant trois ou quatre ans de son entrée dans les ordres 1. »

Cependant, et voilà qui montre bien le rude tissu de cette âme, pareïlle piété, qu’une grande douleur avait fait naître, n’avait rien d’attendri ; elle ne connaissait pas l’indulgence ; elle était dure aux autres comme à ellemême. Elle se manifestait par d’austères sermons, par la discipline sèche et mesquine que Chérubin Beyle voulait imposer à ses enfants. Elle n’était pas seulement sévère, elle était encore ennuyeuse. Sans douceur comme sans bonté, elle ressemblait trop à ces dévotions égoïstes et purement formelles, qui prêtent si bien à l’accusation d’hypocrisie. Aussi Stendhal n’y a-t-1l point manqué; il avait sur ce point les conceptions simplistes de Molière et de Voltaire. Je ne crois pas cependant que Chérubin Beyle fût un Tartufe ; mais il ne montrait aucune de ces vertus tendres qui font pardonner l’ascétisme.

Et pourtant ce n’était pas une âme dénuée de toute sensibilité. Il semble avoir eu pour sa femme une vraie passion, une de ces passions concentrées d'homme laid et déjà müûr, qui sont profondes et tenaces. N’est-il pas émouvant qu’au bout de dix années la chambre d’Henriette Beyle fût encore fermée comme un sanctuaire 2? Cette dévotion amoureuse a quelque chose de pitoyable dans un homme si peu gracieux, et d'apparence si rèche. Mais, en vrai Dauphinois, il cachait ses sentiments, et paraissait plus méchant qu’il n’était. Il savait pleurer de vraies larmes, et Stendhal nous le montre, à la mort de sa femme, les yeux rouges, et gagné à chaque instant par les sanglots. Il remarque même sans bienveillance qu'il était ainsi fort laid. Chérubin pleura encore quand son fils partit pour Paris, mais celui-ci, implacable, se con-

CNEPr 70; 2. «Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort. Mon père me permit avec difficulté d’y placer un tableau de toile cirée et d'y étudier les mathéma-

tiques en 1798, mais aucun domestique n’y entrait, il eût été sévèrement grondé, moi seu] j'en avais la clef. » (H. Br., I, 40.)

tenta de trouver une fois de plus que les pleurs lui allaient mal 1.

Cet homme, qui manquait de liant et d’amabilité mondaine, avait apparemment quelque gêne à montrer ses émotions ; il était timide ; comme il se rendait compte peut-être que les épanchements ne lui seyaient point, 1l les refoulait pudiquement. Mais nous ne saurons jamais ce qu'il pouvait cacher de sensibilité et de tendresse sous ses dehors de procureur. N'oublions pas qu’il ne parlait de la Nouvelle Héloïse « qu'avec adoration ? ».

C'était d’ailleurs, en toutes choses, un homme passionné, avec des passions âpres, tenaces, à la dauphinoise. Mais, pour être opimiâtres, elle n’en étaient pas moins changeantes. Et voilà bien le trait le plus curieux de cette forte individualité : cet homme grave était fantasque, il avait des caprices et des emballements, mais, tant qu'il les avait, il n’en démordait point. Stendhal l’a très précisément noté : « Malgré toute sa finesse dauphinoise, mon père. était un homme passionné... Mon père rêvait nuit et jour à ce qui était l’objet de sa passion 5... »

On l’a vu, dans sa première exaltation religieuse, se séparer brusquement du monde. Alors il lisart Bourdaloue, Massillon, et la Bible de M. de Sacy4 Quand mourut Louis XVI, l’histoire et la politique lui inspirèrent tout à coup un vif intérêt, et il remplaça les pieuses lectures par celle de l'historien Hume $. Mais cela ne dura point. Il se prit, ou plutôt se reprit, car c'était là une disposition innée, de passion pour l’agriculture ; cette maladie de l « agriculturomanie », comme l'appelle Stendhal, le

1. Il avait d’ailleurs auprès de ses enfants quelques habitudes touchantes d'intimité familiale. Après la mort de sa femme, c'est lui qui endormait sur ses genoux sa plus jeune fille, Zénaïde (99). Il en fit peut-être autant pour Henri Beyle, qui ne s’en est pas souvenu.

DUVBr, 1, 10:

3. Id., 103. — Beyle ajoute un autre trait propre aux caractères passionnés et changeants : «Mon père... n'était ému que de ce qui était près de lui. »

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