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Que Beyie allait revoir

4. Le Président de Brosses a vivement peint ce public surexcité : « ..…. le parterre est fou ou ivre, ou plutôt tous les deux à la fois. ; la halle n’en approche pas. Ce n’est point assez que chacun y fasse la conversation en criant du plus haut de sa tête, et qu’on applaudisse avec de grands hurlements non les chants, mais les chanteurs dès qu’ils paraissent, et tout le temps qu'ils chantent, et cela sans les écouter. Messieurs du parterre ont, en outre, de longs bâtons refendus dont ils frappent tant qu’ils peuvent sur les bancs, par forme d’admiration. Ils ont des correspondants dans les cinquièmes loges qui, à ce signal, lancent à millions des feuilles contenant un sonetto imprimé, à la louange de la signora ou du virluoso qui vient de chanter. Chacun s’élance à mi-corps des loges pour en attraper. Le parterre bondit, et la scène finit par un ah! général, comme au feu de la Saint-Jean. Autant d'acteurs autant de factions, autant de scènes pareilles. » (Lettre LIV ; cf. même tableau dans la lettre L.) On peut croire d’ailleurs que de Brosses exagère.

chaque soir ! toute la société milanaise. Le jeu et l’amour occupaient ceux que la musique laissait indifférents. Et quelques mélomanes passionnés venaient goûter là, dans la demi-obseurité de ce théâtre accueillant et discret, les joies quotidiennes qui faisaient leur vie. La Scala méritait donc bien d’être chère à tous, puisqu'il était loisible à chacun d’y trouver la volupté qu’il aimait.

Mais alors tout était bouleversé. Des intrus remplissaient la Scala de leurs uniformes bariolés et de leur langue étrangère. Le dialecte milanais, plein de rudesse et de bonhomie, cet épais meneghin, la seule langue du pays, ne s’entendait plus qu’à peine ici et là. Le théâtre de la Seala était la proie des vainqueurs. Son habituelle quiétude, les visites régulières aux mêmes loges, les historiettes lentement portées de l’une à l’autre, la fidèle compagnie des cavaliers servants ?, et le jeu de tarocco à la lueur des chandelles, tandis que l’opéra se joue là-bas sur la scène, tous ces rites traditionnels de la vie milanaise étaient troublés %. Les doux sigishées voyaient leurs amies dis-

1. Le spectacle commençait « vers les dix heures » et finissait après minuit. (Desaix, op. cit., 151.)

2. La coutume s’en conservait encore intacte en 1800. Trois ans plus tôt le général Desaix écrivait dans son Journal (151) : « Les femmes n’y marchent jamais [au théâtre] sans un abbé et un cavalier servant, ou amant, et un autre attaché souvent, qui est l’officieux de la maison. » (Cf. Vie de Nap., 147-149.)

3. La Scala était encore, avant l’arrivée des Français en 1796, elle se retrouvera, en 1815, telle que de Brosses décrit le théâtre de Milan dans la première moitié du xvarre siècle. Déjà de son temps le second rang des loges était préféré par la société la plus riche et la plus noble ; le rang inférieur, trop près du parterre (alors occupé surtout par «la canaille »), et les rangs supérieurs, étaient moins appréciés. Les habitants de chaque loge la meublaient et l’éclairaient. C’était un petit salon ; on s’y tenait en cercle, etles femmes ne se rangeaient point comme en France au bord du balcon. L'aspect de la salle était donc ici moins élégant. (Lettre L.)

Desaix a donné de la Scala une description particulièrement précise : «... au parterre, on a son chapeau sur la tête, ce qui fait que ceux qui sont derrière ne voient point ou voient à peine. Toutes les loges sont séparées par des planches jusqu’en haut, de manière qu’on ne voit pas ses voisins. Les loges se ferment avec des rideaux à volonté ; il y a aussi d'ordinaire une glace, et chacun éclaire sa loge à sa fantaisie. » (Jour. de voy., 87-90.)

Enfin Beyle, dans une lettre à sa sœur (27 déc. 1800, Corr., I, 11), ajoute quelques détails : « Imagine-toi la place Grenette couverte et tous les balcons avec des jalousies de taffetas de toutes couleurs... Chacun a, dans la sienne, des bougies allumées, une table, des cartes, et ordinairement l’on fait venir des

rafraîchissements pour les dames. »

traites ; et parfois leur place était prise. La meilleure de locale semblait fade auprès d’un récit de bataille. Les jolies femmes avaient maintenant mieux à faire que de jouer aux cartes. Les Milanais regrettaient le passé. Au cliquetis insolite des sabres gaulois, ils se sentaient eux-mêmes des étrangers dans leur Scala conquise.

Il n’était guère d’officier français, raconte Stendhal dans la Vie de Napoléon, qui ne fût admis dans plusieurs loges 1, » Mais lui n’était pas de ceux-là. Peut-on même le ranger parmi ces (€ amoureux timides », qui, moins heureux, « se consolaient en occupant au parterre une place bien choisie et toujours la même » ? « De là, ces guerriers si hardis adressaient des regards fort respectueux à l’objet de leurs attentions. Si on leur rendait ce regard, en plaçant près de l’œil le côté de la lorgnette qui éloigne, ils s’estimaient très malheureux... » Mais Henri Beyle, qui n’avait pas même pris position de soupirant, ne pouvait s'occuper à ces amoureuses niaiseries.

La musique seule lui restait, et les songeries mélancoliques. Loin de le distraire de sa tristesse, le rythme de la mélodie exaltait sa sensibilité, mais en y mêlant je ne sais quelle douceur consolante. Son désir ou son regret se faisaient plus tendres. Son cœur se fondait de langueur et d’amour.

C’est en ce sens qu'il le faut comprendre quand Beyle écrit que « ce théâtre a eu une grande influence sur son caractère ?. » Entendons qu'il acheva de surexciter toutes ses passions et tous ses rêves. Jamais l’âme de Beyle ne s'était trouvée aussi frémissante qu’en ces premiers mois de Milan. On peut donc aisément imaginer ce que furent pour lui ces soirées de la Scala, où il apportait un cœur déjà prêt à tous les enivrements secrets.

1. 147, — Tous les officiers, d’après lui, € aimaient la musique ; beaucoup faisaient... une lieue par la pluie pour venir occuper une place du parterre à la Scala. » (151) Tant d'officiers français transformés en dilettantes, voilà qui est peu croyable. Beyle les peint, ici encore, à son image. S'ils fréquentaient la Scala, c'était probablement pour d’autres motifs. Sans doute Bonaparte, dans le Bulletin du 5 juin 1800, mentionnait un concert « fort agréable » qu’on lui avait offert, et remarquait que « le chant italien a un charme toujours nou-

veau. » (Corr. de Nap. Ie, VI, 429.) Mais Bonaparte est un Italien, 2. Jour. d'Il., 117.

Tout en rêvant à ses amours, Beyle continuait son éducation musicale. Il pouvait entendre à la Scala quelquesuns de ces opéras italiens, qui seront désormais pour lui la vraie et la seule musique. Est-ce le charme des premiers souvenirs, mais il ne goûtera jamais autant les successeurs des musiciens d’alors, ceux qui triompheront en Italie et en France quelques années plus tard, ni Rossini, ni Donizetti. Les maîtres de la musique italienne en cette fin du xvrrre siècle resteront les plus près de son cœur !.

On peut croire qu'il retrouva maintes fois à Milan ce Cimarosa ? qu'il avait découvert à Ivrée. Mais il fit connaissance avec d’autres maîtres contemporains, et tout d’abord avec ce délicieux Paesiello, dont la Scala donnait, au début de thermidor, le Barbier de Séville. Cette musique fluide et légère, un peu grêle et fragile comme un air d’épinette, mais alerte, joyeuse et vive, était tout à fait accessible à Henri Beyle. Il nous apprend lui-même qu'il vit et qu’il aima le Mélomane italien, de Mayer 3. « C’est un des opéras qui contribuèrent... à me donner le goût de la musique 4. » Paër lui plut aussi, et il préférait sa Donna cambiata à l'œuvre d’un jeune élève de Cimarosa, Ferdinando Orlandi, qui fit jouer alors à la Scala /1 podestà di Chioggia. Car Beyle avait déjà des préférences, il eritiquait, et détaillait ses jugements en connaisseur : € Il y a cependant, dans le premier acte, une belle phrase musicale 5... » Mais l’œuvre qui lui donna le plus vif plaisir, « le plus joli opéra » qu’il eût « jamais entendu en Italie, »

4. C’est un fait digne de remarque, en musique comme en peinture, et comme, pourrait-on dire, en littérature et en philosophie, Stendhal n’est point du tout un novateur. Il est partisan de l’art et de la pensée de la veille ou de l'avant-veille. Avec un peu de bonne volonté, on pourrait le considérer comme un rétrograde. Mais il serait plus exact de dire que son âme tenace s’en tint toujours aux préférences de sa jeunesse.

2. Tout au moins il entendit de lui à Bergame un opéra qui datait de vingt ans, Caio Mario. (Jour. d’It., 38.)

3. Beyle appelle ainsi Gli Originali, opéra-bouffe qui datait de 1799. Il vit au moins deux autres opéras de Mayer, Ariodant et Le due giornale (Jour. d’It., 28, 38).

&. Id., 128.

5, Id., 13.

ce fut le Mercato di Monfregoso, de Zingarelli ?. « La musique » en était « enchanteresse ».

Ces ouvrages, et bien d’autres apparemment, qu'il vit jouer sans que nous le sachions ?, dans les premiers mois de son séjour à Milan, suffisaient pour donner à Beyle une idée d’ensemble de la musique italienne, à la fin du xviri® siècle. Et il pouvait les entendre interprétés encore par quelques-uns des artistes qui les avaient créés, et qui gardaient la tradition et le style du passé. La Billington, la Grassini, la Gaforini, chantèrent devant lui à la Scala, et surtout ce Marchesi, lun des plus illustres soprani de l’âge précédent, qui, après avoir provoqué des cabales vingt ans auparavant, faisait maintenant la gloire incontestée du théâtre milanais à.

Henri Beyle était donc à bonne école pour s'initier à cette musique, inconnue de lui à son entrée en Italie, et qu'il ne retrouvera plus intacte quand il ÿ reviendra 4.

Pour maintes raisons, il devait n’en penser que du bien 5. Ignorant comme il était de toute science musicale, sans principes arrêtés, sans habitudes d’oreille, et sans partipris, il ne pouvait obéir qu’à des impressions spontanées. Or nulle musique n’est mieux faite que l'italienne pour conquérir des sensibilités naïves. Sa facilité, que d’aucuns trouvent vulgaire, sa verve et son exubérance, ne peuvent rebuter qu’un connaisseur délicat. Mais expressive, pas-

1. Ou du moins Zingarelhi fit représenter à Turin en 1793 un opéra de ce nom. Cf. Jour. d’It., 40.

2. Dans son Journal d’Iialie, il mentionne seulement dix représentations d’opéras.

3. Il ne devait quitter la Scala qu’en 1805. — Quatre ans auparavant, il s'était rendu très populaire auprès de la faction anti-française en refusant de chanter devant Bonaparte. Cet acte de courage, en soi, lui fait honneur, mais il irrite au plus haut point Félix Bouvier (Bonaparte en Italie, 596), qui à ce propos lui lance l’épithète méprisante d’ « eunuque ». Cela n’a pourtant aucun rapport.

&. En même temps qu'il entendait des opéras, Beyle voyait pour la première fois ces ballets italiens, que plus tard il célébrera comme la gloire de la Scala. (Ne comparera-t-il point Vigand à Shakespeare ?) En 1800, il se contentait d’en admirer la décoration. (Voir Jour. d’It., 37, 38, 40.)

5. Choderlos de Laclos, qui avait moins de sensibilité, et soixante ans, jugeait la musique italienne tout autrement : « Il n’y a rien de plus mortellement ennuyeux qu'un opéra-bouffon italien, si ce n’est peut-être un opéra

sérieux. » (Cité par Dard, Le gén. Chod. de Laclos, 452.)

sionnée, sensuelle, ne devait-elle point toucher Beyle qui ne demandait à tous les arts, et surtout à la musique, que de bien exprimer l’amour ? Tantôt rythmée, vibrante et chantante, elle exaltait les rêves ardents de son âme tumultueuse ; tantôt pleine de volupté et tendrement alanguie, elle accompagnait en sourdine ses troubles et ses mélancolies. Il y trouvait sans peine l’expression directe, simple, aisée, de tous les sentiments qui se disputaient ses heures. Ces sentiments étaient comme elle plus vifs et divers que subtils ; ils avaient comme elle de la chaleur et de l’ingénuité. La musique italienne s’accordait parfaitement au cœur de Beyle.

Mais peut-être l’aurait-1l aimée même si elle eût été différente. Cette musique, chaque soir, ne s’entremêlaitelle point aux impressions inoubliables de sa vie milanaise ? « La musique, se demandait-il en 1835, me plaît-elle comme signe, comme souvenir du bonheur de la jeunesse, ou par elle-même ! ? »

Si l’on en croit Stendhal, et par un phénomène bien singulier, les Milanaises en l’an VIIT se sont trouvées plus belles qu’à aucune autre époque. C’est peut-être qu'à dix-sept ans toutes les femmes vous semblent charmantes.

Rendons-lui du moins cette justice. La reconnaissance n’a point dicté un jugement aussi enthousiaste. Beyle n’en doit aucune, nous le savons, aux Milanaises de ce temps-là. Il aurait même le droit de leur conserver quelque rancune. Mais il ne leur en veut ni du mal qu’elles lui ont fait, ni du bonheur qu’elles ont négligé de lui donner. Il leur adresse, à trente ans de distance, un hymne d’admiration :

« Il se trouva... qu’il y avait alors ? à Milan douze ou

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