‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 282 sur 369 · Corr · texte numérisé non relu

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Ainsi c’est là que Stendhal a médité ses meilleurs livres, et c’est là surtout qu'il a vécu et qu’il a aimé. La triple inscription de son épitaphe ne serait nulle part mieux placée que sur la cloison de quelque loge :

Qui pisse, scrisse, amo.

Beyle fit cette découverte incomparable tout au début de son séjour à Milan. Il la décrit à sa sœur, dans une de ses premières lettres, le 10 messidor : « Il y a ici une salle de spectacle superbe. Imagine-toi que l’intérieur est grand comme la moitié de la place Grenette. On y joue le même opéra pendant quinze jours ; la musique est divine et les acteurs détestables !... » Quelle désinvolture et quelle indifférence ! Comme Beyle eût parlé autrement de la Scala, s’il avait su prévoir alors tout ce qu’elle serait plus tard pour lui! «Si jamais je m'amuse à décrire comme quoi mon caractère a été formé par les événements de ma jeunesse, le théâtre della Scala sera au premier rang», écrivaitil en 1811 ?. Et qu'aurait-il écrit en 1821 ?

Mais, en l’an VIII, Bevyle ne pénètre point encore dans l'intimité de la Scala. Rien de plus purement milanais que ce théâtre et ses coutumes. C'était il y a cent ans le centre et le cœur de la ville. Mais, pour comprendre et pour goûter la Scala, 1l faut être du pays, il faut avoir à retrouver là chaque soir des amis, et, s’il se peut, une maitresse. Beyle, isolé au parterre %, s’y sent un intrus.

1. Ce jugement si catégorique d’un critique musical encore si incompétent ne saurait nous persuader. C'était peut-être seulement la surprise d’une diction et d’une méthode nouvelles pour lui. Maurice Dupin est plus indulgent. Il écrit deux mois plus tard : «Nous allons... au spectacle, qui est magnifique. Il y a une cantatrice et un ténor admirables. Les ballets sont fort mal dansés, mais les décorations superbes. » (Hist. de ma vie, I, 387-388.) Bonaparte, dans le Bulletin du 5 juin, annonçait l’arrivée de la Billington, de la Grassini, et de Marchesi. (Corr. de Nap. I®, VI, 429.)

2. Jour. d’It., 117. Ce jour-là il entre à la Scala si attendri qu’ « un peu d'émotion de plus » l'aurait « fait trouver mal et fondre en larmes ».

3. « Toutes les loges sont louées, de manière que nous n’avons que le parterre et la loge de l'Etat-Major. » (Corr., I, 7.) Beyle est encore mal au fait. Les loges de la Scala ne sont généralement point à louer ; chacune a son propriétaire ; c’est un patrimoine de famille.

D'ailleurs la Scala que Beyle put voir en 1800 offrait un étrange aspect ; et les Milanais n’y reconnaissaient plus leur théâtre familier.

Depuis une vingtaine d’années, ce théâtre était l’unique pensée de toute la ville. On l’avait mauguré le 3 août 1778, et dès lors les Milanais regardaient la Scala comme leur bien le plus précieux !, celui qu’il faut conserver à tout prix, pour l'honneur et la gloire de Milan ?. Dans cette cité dépourvue de vie politique, la Scala était devenue la distraction nécessaire. Tel le Cirque à Byzance. Et à Milan comme à Byzance il y avait parmi les spectateurs de furieuses factions ; les artistes rivaux se partageaient le public ; on faisait cabale pour ou contre tel soprano ; et c’est ainsi qu’en 1780 l’illustre Marchesi # et la prima donna Caterina Gabrielli avaient déchaîné des passions furibondes, et agité toute la ville. Un opéra nouveau était un événement national, le moindre début d’un chanteur provoquait à l'avance des chiacchierate infinies, le jeu compliqué des intrigues, les incidents de la scène et des coulisses, amusaient ou passionnaient tous les esprits 4.

En même temps la Scala était devenue le grand salon commun, — le seul salon de la ville, — où se retrouvait

4. Bianconi (Nuova guida di Milano...) lui consacre trois pages de description. On appelait la Scala Teatro Grande, et Beyle dit en effet couramment le Grand Théâtre. (Jour. d’IL., pass.)

2. Ce sentiment dure encore aujourd’hui. Et ce n’est pas sans beaucoup d’or que les généreux protecteurs de la Scala comblent les déficits d’un théâtre aussi coûteux.

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