‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 30 sur 369 · H.Br · texte numérisé non relu

H.Br

3. Ainsi jadis pour l’histoire : « Le voilà denc tout Hume et Smollett et voulant me faire goûter ces livres comme, deux ans plus tôt, il avait voulu me faire adorer Bourdaloue. » (Zd., 137.) à

&. « La passion de mon père pour son domaine de Claix et pour l’agriculture devenait extrême... Il m’entretenait longuement de tous ces projets. C'est un genre de folie qui se rencontre souvent au midi de Lyon et de Tours... Mon père fut un exemple mémorable de cette manie, qui a sa source à la fois dans l’avarice, l’orgueil et la manie nobiliaire. » (I. Br., I, 200-202.)

5. «... mon père était un homme à imagination. » (H,. Br., II, 306.) 6. R 302; ces lettres sont de 1806.

LES ORIGINES D'HENRI BEYLE ol

aurait eu la suprême disgrâce d’être fort laid t, et maladroit dans un salon ?, « déconcerté et silencieux avec les femmes », — «qui pourtant lui étaient nécessaires », ajoute Stendhal.

Mais qu’en peut-il savoir 3 ? Et dans ce sombre mélange d’austérité et de passions secrètes, de laideur et de désirs, de bigotisme et d'amour, ne retrouve-t-on pas surtout la malveillance romanesque d’un fils haineux, qui se plaît à voir dans son père le plus noir et le plus triste des Tartufes ?

S1 Chérubin Beyle avait aimé les femmes, Stendhal aurait de qui tenir. À tant d’autres ressemblances entre son père et lui, il faudrait ajouter celle-ci. Mais il est plus sage de n’en pas décider. D’ailleurs ne reconnaît-on pas ici une manie de Stendhal? Uniquement occupé d'amour, il en donne à tort et à travers à tous les membres de sa famille. Et quand il n’apporte pas d’autre preuve que le souvenir très vague de ses impressions d’enfant, interprétées par l'imagination trop échauffée de son âge mûr, nous pouvons ne pas le croire sur parole 4.

Mais, s’il n’est pas sûr que Stendhal tint de son père son naturel amoureux, ne lui doit-il pas cette âme chimérique et passionnée qui fit son bonheur et son infortune? Lui aussi désire âprement, lui aussi ne se perd pas en de molles incertitudes, à la façon d’un Lamartine, lui aussi a des amours réels et proches, et lui aussi en change sou-

1. Nous voudrions connaître la figure de Chérubin Beyle, mais on n’a aucun portrait de lui. Stendhal ne le trouvait pas beau, mais il a tant d'imagination ! Et n’avoue-t-il pas lui-même qu'il ne peut se rappeler la physionomie de son père ? Il nous dit seulement qu’il était «excessivement ridé ».

2. « Mon père, sombre, timide, rancunier, peu aimable, avait le caractère de Genève (on y caleule et jamais on n'y rit) et n’avait, ce me semble, jamais eu de relations qu’à cause de ma mère.» (H. Br., I, 111.)

3. Il raconte, d’après de vagues propos, que son père « était galant » auprès d’une bonne, «la belle Geneviève» (H. Br. I, 56). Faut-il croire qu'Henri Beyle tint de Chérubin son goût pour les servantes ?

4. Il lui prête une intrigue avec Séraphie, d’autres encore. Parlant d'une demoiselle Cochet, que, tout enfant, 1l a vue aux Echelles : « Il me semble, dit-il, qu’elle a été un peu la maîtresse de mon père...» (H. Br. I, 160). Mais que vaut cette impression ? S'il avait possédé quelque preuve, ou quelque indice un peu précis, ne doutons pas qu’il ne nous en eût fait part.

vent 1. Sans doute les passions d'Henri Beyle n’ont pas du tout le même objet que celles de Chérubin Beyle ?; elles sont plus généreuses, plus désintéressées, tout au moins plus poétiques et plus tendres. L’âme légère des Gagnon est venue ennoblir la prosaïque nature des Beyle; mais Stendhal avait tort de croire qu'il ne devait rien à ceux-ci.

Et cette timidité discrète, ce silence quand il désire et qu’il aime, cette pudeur sentimentale, ne les avons-nous pas déjà vus chez son père, mais avec moins de grâce, et une gaucherie encore rustique 3 ?

Est-il indifférent enfin que le père de Stendhal ait eu l'esprit aiguisé par le double exercice de la procédure et du commerce campagnard, qu’il ait été un avocat retors et un propriétaire finaud4? J'imagine que Stendhal ne fût pas devenu sans cela un psychologue aussi subtil, et surtout un observateur si désenchanté et si réaliste.

Pourtant l’influence de Chérubin va s’exercer encore sur son fils de toute autre façon. Henri Beyle, et c’est ce que nous venons de voir, tient à lui par le fait de sa naissance : qu'il le veuille ou non, il restera donc, grâce à son père, un vrai Dauphinois, mieux encore, le fils bien authenüque de la famille des Beyle. Il n’y peut rien.

1. « Chérubin avait des manies et des passions, ce en quoi son fils lui ressemblera », écrit M. A. Séché, dans son étude rapide, mais intelligente. (Stendhal, Paris, s. d., in-16, p. 8.) Mais c’est à M. Chuquet (8) qu’il doit cette comparaison si Juste.

2. Son beau-frère Romain Gagnon, qui n’aimait pas Chérubin, écrit de lui le 27 janvier 1806 : « Malgré le masque (et peut-être une véritable sensibilité) il est mené par une véritable passion de spéculation et d'avenir qui dégrade le présent et fait craindre le futur. » (Let. inédite, Bibl. de Gren., R 302.)

3. Ce caractère donnait à l’un comme à l’autre l'air sournois, ou tout au moins secret et défiant. Le docteur Gagnon écrira un jour à Henri Beyle à propos de son père : «.… le cher homme est bien comme son fils, ne faisant jamais que des demi-confidences. » Et François Bigillion, plus explicite, dira en 1805 à son ami Beyle, en lui parlant de sa sœur Pauline : « ..… Vous êtes Beyle et avez quelque chose de couvert. Cela tient sans doute à la conformation de vos visages ou à celle de mes yeux ; mais vous n’avez pas ces airs francs, ouverts ni sensibles qui inspirent au premier vu (sic) : il faut vous connaître. » (Lettres inédites, Bibl. de Gren., R 302.)

&. C’est ainsi du moins que le fils nous présente son père. Pourtant un correspondant anonyme écrit en 1805 à Henri Beyle que Chérubin sait très bien cultiver ses terres, mais n’en sait pas vendre les produits. (Bibl. de Gren., R 302.)

Mais dès qu’il sait vouloir, il travaille à lutter contre l'influence paternelle, à s'opposer, à se faire différent, à détruire rageusement en lui tout ce qui lui semble appartenir aux Beyle.

Il eut ainsi une double formation contradictoire, mais qui procédait toujours de Chérubin Beyle ; son père contribua deux fois à le rendre ce qu’il est devenu : il le créa à son image, en lui donnant la vie : il le fit ensuite à sa dissemblance, en l’élevant. Mais cette éducation négative, et par antithèse, dépend aussi directement du caractère de Chérubin Beyle que si son fils avait tenu à limiter en toutes choses. L'histoire de cet enfant sera surtout l’histoire de ses réactions contre les idées et les sentiments paternels.

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