HENRIETTE GAGNON
« Qui pense à eux aujourd’hui que moi, et avec quelle tendresse à ma mère, morte depuis quarantesix ans ? »
(H. Br., II, 222.)
Henriette Gagnon est la première femme qu’ait aimée Stendhal. Elle fut aussi son premier souvenir de tendresse et de deuil. Depuis qu’à l’âge de sept ans il avait vu porter son corps à l’église paroissiale, il ne pouvait regarder sans émotion la vieille nef de Saint-Hugues. « Le son seul des cloches de la cathédrale, même en 1828,... m’a donné une tristesse morne,.… de cette tristesse voisine de la colère !. »
C’est par sa mère que, tout petit, il apprit donc à aimer et à souffrir. Cette double expérience, 1l l’a souvent réfaite dans la suite de sa vie, avec d’autres. Et, par la nature de son âme singulière, grâce à la confusion du souvenir ancien, cette première figure de femme, qui était celle de sa mère, se trouva comme liée dans sa mémoire à la longue chaîne des femmes que plus tard il aima, d’un amour autre sans doute, mais semblable aussi, avec une mélancolie passionnée. N'est-ce pas pour ce mystère des amours qui se succèdent et se mêlent obscurément dans le cœur de l’homme, que Vigny écrivait un jour :
11 rêvera partout à la chaleur du sein... ?
AH Br, 1,060!
Henriette Gagnon fut donc la plus ancienne parmi ces héroïnes sentimentales dont « le fantôme tendre et triste » accompagnait Stendhal au fil de sa vie, la plus ancienne et la plus effacée. Voici plus d’un siècle qu’elle est morte ; comment retrouver une image un peu réelle et complète de cette femme, qui passa si peu de temps dans le monde, et y joua un si petit rôle ? Stendhal fut bientôt, comme pour tant d’autres, comme pour Métilde, le dernier à se souvenir d'elle. Et c’est par lui seul, c’est-à-dire par ies impressions d’un enfant de sept ans, que nous pouvons deviner à grand peine ce qu’elle fut.
C'était la fille aînée du docteur Gagnon !. On aime à supposer qu'elle avait un peu de son esprit charmant, de sa finesse et de sa grâce ; mais nous ne pouvons le savoir. Et s’il la préférait à son autre fille Séraphie, est-ce parce qu’elle le méritait, ou simplement parce qu’elle était morte ?
Du moins ne manquait-elle pas de culture ; grâce au plus lettré des pères, elle avait sans doute reçu mieux que la bonne éducation commune aux jeunes filles de son temps. On disait dans la famille qu’elle avait eu un rare talent pour le dessin, et Beyle trouvait souvent « de grandes têtes à la sanguine ? » faites par sa mère. On se plairait à imaginer en elle quelque particulière disposition pour le beau. Peut-être son fils tenait-il d’elle en cela, et s’il aima les tableaux du Corrège et la musique de Cimarosa %, n’était-ce point qu’'Henriette Gagnon avait une âme un peu plus jolie que celle des petites provinciales qui l’entouraient? Nous devrions ainsi à cette jeune
1. Elle était née le 2 octobre 1757, et se nommait Henriette-Adélaide-Charlotte. Faute de recourir à son acte de baptême, et en lisant mal celui de Beyle, M. Maignien (op. cit.) a changé l’ordre des prénoms, et en a ajouté un imaginaire. D'ailleurs, par une irrégularité bizarre, ces prénoms varient d’acte en acte. Elle s’appelle Caroline-Adélaïde-Henriette sur ses actes de mariage et de décès et sur l’acte de baptème d'Henri et de Pauline, Charlotte-Henriette- Adélaïde sur celui de son premier fils, et Marie-Henriette- Adélaïde sur celui de sa fille Caroline.
ANS Br; 470
3. « Quelquefois... je me dis : mais comment aurais-je du talent pour la musique à la Cimarosa, étant Français ?
Je réponds : par ma mère, à laquelle je ressemble. » (11. Br, II, 99.)
femme, qui mourut obscurément vers la fin du xvrri® siècle, quelques-unes de ces impressions d’art, si originales et si vives, que Stendhal a données à la postérité.
Il avait retrouvé aussi quelques exemplaires de la Divine Comédie dans l’appartement de sa mère !; et il s’étonnait avec raison qu’une femme de ce siècle frivole sût prendre plaisir à une poésie si diflicile et si forte. Ainsi la figure de sa mère vint se mêler à ses premières rêveries italiennes, à son premier enthousiasme pour le pays inconnu de son désir ; c’est peut-être un peu à cause d’elle qu’il finira, tant d’années après, par être tout entier italien, même sur sa tombe ?.
Mais il ne faudrait pas se figurer que cette femme d’un esprit cultivé ait été quelque chose comme un bas bleu ; en petite bourgeoise élevée avec sagesse, Henriette Gagnon brodait savamment et longuement. Dans le salon fermé depuis sa mort, et que l’on n’ouvrait plus que deux fois lan pour enlever la poussière, Beyle regardait avec recueillement les « douze beaux fauteuils » brodés jadis par sa « pauvre mère ». « Hélas ! que ne faisait-elle pas bien? » disait-on, en se rappelant, (avec un profond soupir 8 ». On aime à penser que Stendhal, qui a peu goûté cette engeance, ne sortait pas d’une pédante.
Elle était johe, nous dit-il, « fort johe », fraîche et ronde, petite et gracieuse, « vive et légère comme une biche 4 » N’avait-elle pas aussi un peu de cette âme pleine de déraison, qui devait donner à son fils tant de bonheurs et tant de peines, un peu de cette sensibilité sitôt émue, de cet esprit si vite excité, de cette joyeuse folie endiablée?.. De qui aurait-il donc pris son tempérament de femme nerveuse, sa délicatesse, même physique, son cœur capricieux ? Les Beyle ne connaissaient point ces fragihités, ni ces ardeurs.
Avec Stendhal, qui se plaisait à cette pensée, on peut