BEYLE AIDE DE CAMP
« Il était le plus heureux et probablement le plus fou des hommes... »
(H. Br., II, 324.)
Beyle eut toute sa vie le goût des sinécures. À ce titre la position d’aide de camp, auprès d’un chef doux et paternel, avait de quoi le contenter. Durant huit mois, Beyle ne semble guère avoir d'autre service que de se promener par monts et par vaux, à cheval, en compagnie du général Michaud, et de dîner à sa table.
Claude Ignace François Michaud comptait alors cinquante ans d'âge, et vingt ans de bons et loyaux services !. En deux ans, la Révolution avait fait de ce sous-oflicier de cavalerie un général de division. Il avait même com-
1. Ilétait né le 28 octobre 1751. Volontaire au 5° chasseurs en 1780, capitaine au 2 bataillon du Doubs en 1791, il était lieutenant-colonel la même année, général de brigade et général de division l’année suivante. Le 19 nivôse an IT, on le chargea de commander l’armée du Rhin. Il y fit de son mieux. En l'an VII, on le nommait général en chef, par intérim, de l’armée d’Angleterre. Il fut envoyé à l’armée d'Italie, sous les ordres de Masséna, le 27 ventôse an VIIL et dirigeait le blocus de Savone au temps de Marengo. Mis à la tête de la réserve, en fructidor, dans l’armée du Mincio, la maladie du général Delmas lui avait fait donner, le 20 nivôse an IX, le commandement de l’avantgarde. C’est lui qui livra les derniers combats de la campagne. Sept jours plus tard, on lui confiait le blocus de Mantoue, puis le commandement de la Toscane, qu’il eut à peine le temps d'exercer. En germinal, il passait à la 3° division des troupes de la Cisalpine.
Inspecteur général de l’infanterie en 1802, chargé, sous l'Empire, de commandements divers en Hollande et en Allemagne, la Restauration le mit à la retraite d'office en 1815. Ce robuste gaillard (il avait 5 pieds 5 pouces 8 lignes) vivait encore en 1832. (Archives administratives de la Guerre.)
mandé pendant quelques mois l’armée du Rhin, en 1794. Une fortune aussi rapide pouvait excuser toutes les ambitions ; mais le général Michaud était modeste, et il avait assez de bon sens pour ne pas se croire du génie !. Il sut done se contenter désormais de missions plus obscures, qui convenaient mieux à ses talents, et dont il s’acquittait bien 2. Au moment où Beyle le choisit pour s’attacher à lui, 1l venait de se distinguer dans la campagne du Mincio, mais en sous-ordre.
Le général Michaud n’était donc pas un grand tacticien, mais c'était un homme excellent. Beyle eut pour lui l’esüme la plus affectueuse, sans pouvoir aller jusqu’à l’admiration 3. Plus tard il regrettait même de ne s’être point trouvé auprès d’un chef plus affiné et plus homme du monde, qui l’aurait mieux su former 4 Nous en conclurons que cet ancien chasseur à cheval était un peu rustique 5. Du moins avait-il de l’honnêteté, du courage et du cœur $, Beyle, en 1801, ne lui en demandait pas davan-
1. Quand on lui donna le commandement de l’armée d'Angleterre, il écrivit au ministre, le 27 messidor an VII : « J’ai bien le zèle et les intentions pures ; mais je ne me sens point les forces nécessaires pour prendre les rênes d’une armée qui est destinée peut-être à devenir une des plus intéressantes. Ces observations... sont fondées sur la confiance (sic) de mes moyens, et sur le désir de ne point compromettre les intérêts de la république. »
2. Le général en chef Brune, dans une lettre au Premier Consul (4 frimaire an IX), lui rend ce témoignage : « Homme modeste, mais d’un mérite distingué : le général Delmas, qui a servi deux ans sous ses ordres à l’armée du Rhin, a de la vénération pour lui et le considère comme l’un des meilleurs officiers de l’armée : sa conduite est réellement parfaite. » (Arch. de la Guerre, Armée d'Italie.)
3. Il l'appelle cependant un jour « ce bon et grand [?] homme » (Corr., I, 68), et parle plus tard de sa «haute vertu » (H. Br. I, 244).
&0Corr., LE, 73:
9. Il était fils d’un grefñer de village, étant né à Chaux-Neuve, dans le Doubs.
6. Un de ses officiers le quitte : « Alpy pleurait ; le général était très ému. » (Jour. d’I4., 11.) Ce père de famille, que son dossier nous montre, durant les campagnes de l'Empire, très préoccupé de son « épouse » et de ses enfants, traitait ses jeunes officiers comme des fils. Cette bonté s’alliait à une grande droiture, qui le distinguait heureusement de ses compagnons d’armes. Seul de tous les chefs de corps qui se partageaient le commandement, sous les ordres de Brune, Michaud n’écrivit pas au Premier Consul de dénonciation contre le général en chef. Parmi ces hommes (et il y avait là un Davout, un Suchet, un Marmont) qui se jalousaient encore l’un l’autre, et se dénigraient sans vergogne, Michaud se fait remarquer par sa réserve et son silence.
tage !, Aussi bien le général Michaud semble lui avoir laissé toutes les libertés, même celle, nous le verrons, bientôt, de ne pas rejoindre un régiment où la discipline le rappelait. Beyle avait su lui plaire : ( J’aime beaucoup ce petit Beyle, disait-il ; 1l est plein d’esprit..…., mais il est trop franc et trop tranchant ? ». Ce défaut de son favori n’était peut-être pas ce qu'il goûtait le moins en lui.
Grâce à ses fonctions d’aide de camp, et aux missions diverses du général Michaud, Beyle va voyager. En quelques mois, 1l va passer en nombre de petites villes curieuses. Mais ne nous attendons pas à une grande richesse d’impressions. Beyle ne sait pas encore regarder comme il faut les vieux murs; aussi n’a-t-il pour eux que du mépris : « Rien ne paraît plus froid que la vue de ces pierres amoncelées 5. » Mais déjà il observe les hommes : « Ce que j'aime à voir dans une ville, ce sont les habitants, car l’homme intéresse toujours l’observateur. » Le psychologue est déjà né.
Trois semaines seulement après sa nomination, Beyle quitta Milan pour rejoindre son chef. Il put ainsi dans l'intervalle assister aux fêtes nombreuses par lesquelles fut célébrée la victoire des Français 4; il vit des opéras, des illuminations et des bals masqués : il inaugura le carnaval. Enfin, le 21 février, il prit le chemin de Vérone?.
Beyle se retrouvait, libre et seul, sur la grande route. La poésie et la tactique se partageaient ses rêveries. Tantôt il admirait «ses chères montagnes », sans doute parce qu’elles lui rappelaient les Alpes du Dauphiné ; ou bien
4. Faut-il supposer qu'un même jacobinisme vint encore rapprocher le général et son aide de camp ? Un certificat de l’an I atteste le civisme de Michaud «toujours sans-culotte » et «montagnard ». (Arch. de la Guerre.)
Jours dit ,itl.