Corr., I
&. Le 4er février, soirée de gala au Grand Théâtre, et proclamation de la
république cisalpine, à son de trompes, par les rues de Milan ; le 2, illumination ; le 8, diner offert à Brune par Petiet à la casa Bovara ; le 9, banquet offert à Brune dans la maison du poète Monti ; le 17, nouveau banquet, au Palazzo di Corte, suivi d’un bal de 1.600 personnes. (Comandini, op. cit.)
5, Corr., I, 13 ; Jour. d’It., 3,
il regrettait de ne pouvoir sacrifier deux heures pour aller goûter la « vue charmante » de Rocafrano. Et tantôt il se rappelait les luttes qui, depuis plus de quatre ans, ensanglantaient le sol qu'il foulait. Autrichiens, Français et Russes, s’étaient battus dans tous ces petits pays. Beyle voyait en passant les ossuaires et les ruines, et la trace des balles sur tous les murs. Il méditait sur la gloire et la mort. Il recueillait les souvenirs des soldats ou des habitants. Il frémissait aux grands noms des batailles récentes, en traversant ces villages que Napoléon venait de révéler à l’univers 1... Et puis il oubliait ces préoccupations héroïques pour songer aux soirées du carnaval à Grenoble, et recommander à sa sœur de ne point l'oublier auprès de ses jeunes amies, « la grosse Guignaudon » et « la grande cousine Eugénie ».
Beyle, parti pour Vérone, n’était point allé jusque là 2. Il avait passé le 22 février à Coccaglio 8, entre Bergame et Brescia, mais il avait appris en route que le quartier général s'était transporté à Mantoue. Il ne vit donc pas encore la ville des sombres cyprès et des marbres roses, qu’il ne connaîtra que douze ans plus tard 4 sans jamais d’ail: leurs la savoir goûter. Mais, faute de visiter la patrie de Catulle et de Juliette, il allait voir celle de Virgile. A vrai
1. C’est apparemment à ce voyage solitaire, et à d’autres à peu près semblables, qu’il faut rapporter un passage connu de la Vie de Napoléon, que M. Chuquet a fait sien : « J’ai eu l’occasion d’étudier sur les lieux la campagne d'Italie ; le régiment dans lequel je servais en 1800, s’est arrêté à Cherasco, Lodi, Crema, Castiglione, Goïto, Padoue, Vicence, etc. J’ai visité avec tout l'enthousiasme d’un jeune homme, et seulement après la campagne de 1796, presque tous les champs de bataille de Napoléon ; je les parcourais avec des soldats qui avaient combattu sous ses ordres et des jeunes gens du pays émerveillés de sa gloire... Je logeais par billet de logement, chez les plus chauds patriotes.… » (XIII-XIV. Cf. Corr., lettre du 3 ventôse an IX, I, 13.) — Mais Beÿle transforme ici en séjour prolongé et en études suivies ce qui fut seulement le coup d’œil rapide du voyageur ; parmi les villes qu’il nomme, il en est plusieurs qu’il ne visita point ; enfin il n’était pas avec son régiment, qui d’ailleurs ne traversa sans doute jamais ni Vicence ni Padoue.
2. Je signale sur ce point à M. Henri Martineau une légère erreur dans son Tünéraire de Stendhal, d’ailleurs généralement si exact (p. 22, et la note 1).
3. Ainsi faut-il lire, et non Cocadio, comme a fait l'éditeur de la Correspondance. — Coccaglio est à peu près à moitié chemin sur la route de Bergame à Brescia, entre Palazzolo et Rovato.
4. Si l’on admet avec moi que Beyle n’a point fait la campagne du Mincio.
dire l’heure n’était point à de tels pèlerinages. La grâce mélancolique de ces petites villes exquises devait être singulièrement troublée par la foule bruyante des soldats et des étrangers.
Beyle lui-même les jugeait comme un jeune barbare. De l'aspect de Brescia, où il dut passer une journée, il ne veut rien dire à sa sœur Pauline, sous le bizarre prétexte que c’est « un rassemblement de maisons plus ou moins belles, comme toutes les villes 1, » Mais en revanche, sociologue précoce, il a recueilli en passant quelques détails de statistique anticléricale : « Il existe à Brescia trois cent-vingt-une maisons de religieux ou religieuses. On y assassine un homme raide mort pour deux ducats… Chaque mois il y a 60 à 80 meurtres. » Et, par une application de la règle des proportions qui rappelle le bon élève de mathématiques, Beyle remarque que le nombre des morts violentes est relativement « deux fois moindre » à Paris, où l’on ne compte que 57 églises 2.
De Brescia, 1l descendit vers le sud 3. Il avait laissé tout près de lui, sans les voir, ces bords du lac de Garde, dont il fera plus tard, dans sa Vie de Napoléon, une description
1. Tout ce passage sur Brescia (Corr., I, 14-15) semble indiquer que Beyle n’y était point allé, quand il campait dans le voisinage, en décembre.
2. C’est ici l’un des premiers jugements sur le caractère italien que l’on trouve sous la plume d'Henri Beyle. Il est tout à fait digne de remarque qu'il ait eu, dès l’abord, à noter la forte proportion des crimes sanglants dans une ville italienne. On sait combien l'énergie de cette race est une idée chère à Stendhal. Le hasard lui donna justement comme premières garnisons deux cités renommées pour leur sauvage énergie. La princesse Belgioioso racontait à Arsène Houssaye (Confessions, 16, cité par Whitehouse, Une princesse révolutionnaire, 137) qu’un officier autrichien ayant dit trop haut dans un café de Brescia : « À Vienne la tête d’un homme vaut cinq florins ; à Milan elle ne vaut que cinq sous », — « Cela se donne ici pour rien », s’écrièrent quelques habitants, en le perçant de coups de poignard. Quant aux Bergamasques, leurs voisins, que Beyle va bientôt connaître, ils passaient pour fort méchants, Bonaparte écrivait, le 127 janvier 1797 (Let. à M. Battaglia, Corr. de Nap. I®T, II, 283), qu'ils avaient « plus assassiné de Français que tout le reste de l'Italie ensemble. » Un peu plus tard, Beyle sera en Piémont, dans le moment qu'on envoyait au supplice « plusieurs centaines d’assassins », et il vit alors « le célèbre Maïno, voleur héroïque ». (Prom. dans Rome, I, 239.) Qui dira l'importance de ces premières impressions sur les futures théories du psychologue ? L'Italie restera toujours pour lui le pays des beaux crimes.
3. Laissant à gauche la route de Desenzano et Vérone, il prit celle qui menait à Mantoue par Monte Chiaro, Castiglione et Goïto.
si pleine d’enthousiasme. Mais peut-être avait-il aperçu de loin, sur sa gauche, « le dôme blanc » de l’église de Lonato, tandis qu’il allait dîner à Castiglione, « triste petite ville située sur un pli de terrain, au milieu d’une plaine de graviers stérile et rocailleuse ! ». Et quand 1l racontera, trente ans plus tard, et avec quelle ardente admiration, les batailles des 3 et 5 août 1796 2, il se rappellera sans doute ses vives impressions de sous-lieutenant à.
Le 24 février, il arrivait à Goïto. Si près de Mantoue, ce jeune humaniste ne pense point à son poète préféré, ce futur amateur d’art ne se préoccupe ni de Mantegna n1 de Jules Romain : hanté seulement par. des images guerrières, il n’est « curieux » que « de voir cette ville si célèbre par les deux sièges qu’elle a soutenus en l’an IV et en Pan VII 4 ». Il y parvint sans doute le 25 février 6.
Nous ne savons combien de temps Beyle demeura à Mantoue f, et nous ignorons ses impressions ?. Îl serait agréable de croire qu’il s’y trouvait encore le 21 mars, quand les Français offrirent une fête à Virgile. Sur la
Vie de Nap., 171. (Cf. Corr., I, 14.)
. D'autant mieux que, selon toute apparence, il ne revit jamais Castiglione. . Corr., I, 14. Notons une fois de plus que Beyle, tout en rappelant les batailles récentes, ne nomme jamais Bonaparte. Il a bien écrit, dans la Vie de Napoléon (279) : « Je me rappelle fort bien l’enthousiasme dont sa jeune gloire remplissait toutes les âmes généreuses. Nos idées de liberté n'étaient pas éclairées par une expérience de filouteries récentes, comme aujourd’hui. Nous disions tous : « Plüt à Dieu que le jeune général de l’armée d'Italie fût le chef de la République ! » Maïs Beyle se donne ici comme un ancien soldat de 1797. Je ne pense pas qu’on puisse retrouver dans ce passage ses propres opinions de 1800. Il n’aurait eu aucune raison de cacher aussi bien son enthousiasme, dans ses lettres ou dans son journal. Le fait est que Bonaparte ne lui en inspire alors aucun.
5. Je rétablirais ainsi le voyage de Beyle : parti de Milan le 21 février, il est le 22 à Coccaglio, le 23 à Brescia, le 24 à Goïto, et le lendemain à Mantoue.
6. Les Autrichiens avaient évacué la ville depuis moins de huit jours. Leurs derniers soldats étaient partis le 19 février. (V. Comandini, ou. cit.) C'est peut-être pour prendre possession de cette conquête que le général Michaud avait quitté Vérone au moment où Beyle se préparait à l'y rejoindre.
7. Il rappelle, dans une lettre de 1805 (Corr., I, 159) que le « beau sujet » de « Jupiter foudroyant les géants » a été « assez bien traité par Jules Romain, au palais du Té... » Beyle revit Mantoue en 1811 (Jour. d’It., 179), et en 1820 (Corr., 11, 183-185).
piazza Virgiliana, qui domine les flots endormis du Mincio, on éleva au poète un arc de triomphe, on dressa son buste, et des soldats, formés en carré, portèrent les armes au chantre d’Enée !, On imagine volontiers Henri Beyle au milieu de cet état-major chamarré et emplumé, faisant caracoler son cheval en l’honneur du poète qu’il avait jadis expliqué avec l’abbé Raillanne. Mais je crains qu'il ne fût déjà parti.
Nous savons en effet qu'il se trouvait à Reggio ?, le 7 mars, puisqu'il y ébaucha une comédie en 5 actes, dont nous avons encore le manuscrit. C’est là sans doute que son billet de logement l’envoya chez ce chanoine, « chaud patriote », qui lui apprit « toute l’histoire contemporaine » de son pays 5.
Que faisait-il à Reggio ? Sans doute accompagnait-il son général au cours d’une inspection 4 Mais cette inspection n’aurait-elle pas été poussée jusqu’à Florence, où Beyle, dans son journal de 1811, affirme nettement qu’il
1. Cette fête nous est bien connue. Le peintre Felice Campi la dessina, elle fut gravée par L. Rados, et la gravure en est reproduite dans l’ouvrage de Comandini (9).
2. Reggio d’'Emilia, entre Parme et Modène, à une soixantaine de kilomètres au sud de Mantoue.
3. Vie de Napoléon, XIV. Le chanoine de Reggio se serait-il transmué en cet autre chanoine, de Padoue, celui-là, qui apparaît dans l'avertissement de la Chartreuse ? Un billet de logement envoie Stendhal dans sa maison, ils deviennent amis, et plus tard c’est là que Stendhal entend raconter les amours de la Sanseverina.
4. Le général Michaud était alors commandant en chef des troupes de la Toscane ; nous savons qu’il se trouvait dans cette province le 4 ventôse an IX, ou 23 février (Arch. de la Guerre). Beyle l'y avait-il rejoint, et en revenait-il
avec lui ?
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On pourrait aussi supposer, — mais la supposition me paraît peu vraisemblable, — que Beyle avait quitté un instant le général pour faire une apparition
à son corps. Je trouve en effet, dans le dossier du 6° dragons, un état des officiers récemment nommés. Il est daté de Lodi, 20 ventôse an IX *. Beyle y est porté avec cette mention : « À rejoint et doit occuper la place à la 4° compagnie en remplacement du citoyen Millot. » Mais Beyle avait-il vraiment rejoint ? N'est-ce pas plutôt un certificat de complaisance, nécessaire auprès des chefs, puisque Beyle n’a aucun titre régulier qui lui permette de rester aide de camp du général Michaud ? Ou s’agit-il de son bref service en décembre ? Il est plus simple de croire que Beyle n’a point reparu à son régiment.
* Le 6° dragons était encore à Lodi le 127 germinal.
est allé: ? S'il vit Florence dans son premier séjour en Italie, ce ne peut être de toute manière qu’en ce mois de mars 4801. Mais sa rapide incursion en Etrurie ne paraît lui avoir laissé aucune espèce de souvenir. La littérature régnait en maîtresse dans son cœur ; elle l'avait repris tout entier. Si, à Reggio, il bâtissait une comédie, sur les routes de Toscane, en chevauchant à la suite de son général, il lisait l’Arioste ?.
Un mois plus tard, nous le retrouvons à Milan 3, [ne sait qu'y faire ; pour occuper son oisiveté, 1l écrit à sa sœur, se met à rédiger un journal, lit huit tomes de La Harpe, va voir manœuvrer les soldats devant le Castello, regarde passer son régiment, qui part pour le Piémont sans que Beyle désire l’accompagner, et écoute tous les potins de l’état-major 4 Cela n’empêche point ce jeune idéologue de méditer. Il se demande déjà, — Beyle a toujours eu le goût des oracles, — ce que sera le nouveau siècle, et fait part à sa sœur de ses conclusions : « Lis beaucoup, car le x1x° siècle sera probablement encore plus raisonneur que son aîné, mais j'espère qu'instruit par son exemple, il raisonnera plus juste. »
Le 12 floréal (2 mai) Beyle, pour la troisième fois, quittait Milan par le corso di Porta Orientale, et repassait devant cette casa Bovara, dans laquelle 1l avait vécu peutêtre les mois les plus ardents de son existence. Îl reprenait la route de Bergame, où, en compagnie du général Michaud, il allait demeurer près de deux mois.
4. « Florence avait été le terme de mes courses en Italie, dans ma première jeunesse ; j'y vins avec le général Michaud... » (Jour. d’I1., 224.) Reggio est sur la route qui, par Bologne et Modène, mène de Florence à Milan. Beyle aurait done traversé maintes villes remarquables, entre autres celle de Parme, alors dépossédée de ses plus beaux Corrèges. — Mais tout ce voyage est à peine vraisemblable. 11 faut admettre que Beyle va de Mantoue à Reggio, par Florence, entre le 25 février et le 7 mars.
2Md 2225:
3. Le 28 germinal (18 avril) : Corr., I, 15 ; Jour. d’Hi., 3. Rien n'indique qu'il ne soit pas à Milan depuis plusieurs jours déjà.
&, Jour. d'It., 3-5.
Jamais ces vallées et ces montagnes ne lui avaient paru si délicieuses. Confortablement installé au fond de sa voiture, il les admirait pour la première fois dans toute la richesse de leur robe verte, sous le soleil du printemps. Où étaient les brumes de décembre et le triste campement du 6€ dragons ? C’est «le plus beau pays du monde », s’écrie Beyle. Et il gardera un si tendre souvenir du petit village de Canonica, sur lAdda, que, trois ans plus tard, son rêve le plus cher sera d’y avoir « un château dy.
L'étrange petite cité de Bergame, érigée sur un éperon des Alpes, d’où elle épie l'immense plaine, pouvait amuser la fantaisie d’un artiste, et même plaire à Henri Beyle. Il y fut logé à souhait, non point dans la basse ville ?, vulgaire et plate, mais dans la vieille cité, qu’enferme, sur son rocher, une étroite ceinture de remparts. Son général habitait la plus belle maison de la ville, cette casa Terzi, célèbre par son cabinet de glaces, ses peintures $, et d’où l’on apercevait, à vingt-cinq lieues, la chaîne violacée des Apennins. Beyle passa sans doute, pendant ces deux mois, de longues heures sur la loggia délicieuse de la casa Lcrzu Au-dessous de lui s’étendaient quelques jardins, puis les toits fauves du borgo. Et par delà, jusqu'à l'horizon des montagnes, c'était une plaine mouvante et verte comme une mer, mais gaiement semée de villages aux campaniles aigus, et toute brodée de lignes d’arbres qui l’enveloppaient d’un fin réseau 4
Un ciel immense, presque toujours adouei et doré par les vapeurs de cette terre humide, offrait parfois aussi le spectacle de ses orages. En regardant « lutter el se déchirer » les « nuées obscures », tandis que le tonnerre fai-