‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 315 sur 369 · Jour. d'It., 32. CE. Vie de Nap., 203, note · texte numérisé non relu

Jour. d'It., 32. CE. Vie de Nap., 203, note

4. D'ailleurs, ce n’est point en 1801 et à Brescia que Beyle vit pour la première fois les victimes de la tyrannie autrichienne. Si l’on admet que pareil spectacle ait pu l’émouvoir, il faut en reculer de deux ans l'influence, Grenoble, en 1799, fut « le foyer de l’émigration italienne », dit Manacorda (op. cit., 85- 87). Des milliers d’exilés s’y réfugièrent pour fuir la vengeance de l'Autriche,

li en avait peu. De plus en plus, Beyle semblait absent du pays où il vivait. Quelques petites humiliations paraissent l'avoir aigri. Son orgueil était mal satisfait qu'il ne se montrât point supérieur en toutes choses. Il souffrait, parmi ses camarades bavards et beaux parleurs, de se sentir trop souvent timide, gauche, et sans esprit. Mais, pour se consoler, il se disait qu'un homme comme lui, promis à la gloire, ne doit pas prétendre aux petits succès de vanité dont se gorgent les médiocres 1. « Il serait trop cruel que le même homme eût tous les genres de supériorité. » Et il laissait aux autres, ne pouvant faire autrement, les succès féminins et mondains.

On peut croire aussi que le ton rogue et tranchant de ce petit dragon, son orgueil sans mesure, — et la naïveté de ses enthousiasmes, — ne laissaient pas de lui attirer maint quolibet. Car voici déjà apparaître la maxime stendhalienne, que Beyle plus tard transmettra à Mérimée, et qui exprimera surtout, chez l’un comme chez l’autre, non point la sécheresse de l'expérience, mais bien plutôt la pudeur d’une âme tendre et l'attitude cramntive d’une sensibilité froissée : « Il faut être très défiant ; le commun des hommes le mérite ; mais bien se garder de laisser apercevoir sa méfiance ?. »

Le 40 prairial an VII, les Dauphinois leur avaient offert comme bienvenue une «fête de la reconnaissance ». (d., 89 ; 90-91 ; 126-127 ; 141-148 ; cf. le Journal de Grenoble, du 8 fructidor an VII.)

4. « L'homme du meilleur esprit est inégal, écrivait-il en pensant à lui; il entre en verve, mais il en sort ; alors, s’il est sage, il parle peu,.… il ne cherche point... à plaire par des traits brillants : il serait gauche... Qu'il évite surtout ses rivaux... qui auraient... beau jeu pour le couvrir de ridicule. » (Jour. d’It., 36-37.)

2. Jour. d’It., 30. — Quelques jours plus tard, citant, d’après Adèle de Senange, le portrait de « l’homme insouciant », qui « jouit de tout » sans s’attacher passionnément à rien, il regrettait de n'être point lui-même cet heureux dilettante. « Je ne plairais pas si fort, mais je serais plus généralement goûté, et l’un vaut bien mieux que l’autre. » (1d., 34.)

« Que trouve un jeune homme en entrant dans le monde ? Des gens qui veulent le protéger, prétendent. le gouverner, le conseiller. S'il est d’un caractère assez élevé pour vouloir... se gouverner par ses principes, se conseiller par ses lumières, on ne manque pas de dire qu’il est original, singulier, indomptable. »

(Chamfort.)

Aide de camp trop oisif, Beyle s’ennuyait. Mais au moins jouissait-1l de sa liberté et trouvait-il parfois, dans l'état-major ou à la table du général Michaud, des hommes du monde à qui parler. Cette existence sans gloire avait bien quelques agréments. Mais Beyle va perdre ce qui lui restait de velléités guerrières quand on le forcera de rentrer au 6€ dragons. Il tenait à ne prendre de la vie militaire que la fleur.

Le général Michaud en effet avait bien pu donner à Beyle les fonctions, mais non pas le titre d’aide de camp 1. Tout l'effort de ce jeune homme ambitieux, et ami des faveurs, avait donc été de se faire confirmer dans un poste qu'il n'avait pas le droit d'occuper. Depuis plus de trois mois, il jouissait de cette plaisante sinécure sans que sa situation eût encore été réglée ? ; et il commençait à s'inquiéter, ne voyant rien venir, quand il reçut, le 15 prairial, au lieu de la commission attendue, l’ordre de rejoindre son régiment 3. Il fut « accablé ».

Il ne pouvait ignorer que Daru désapprouvait sa conduite, la trouvant à la fois imprudente et indécente : « un jeune homme qui se voue à l’état militaire doit commencer comme on commence, c’est-à-dire par l’ap-

1. D’après la lettre de Daru (appendice), pour être nommé aide de camp il fallait être lieutenant et avoir fait deux campagnes.

Il ne faut donc pas dire, avec M. Chuquet, que « la nomination [de Beyle comme aide de camp] est du 1% février 1801 » (55, note).

An TOUr d'It AT

3. Id., 16. — Martial Daru, alors à Milan, lui transmettait cet ordre du colonel Le Baron, qui commandait le 6 dragons.

prendre », disait ce fonctionnaire scrupuleux ; et il lui paraissait (peu convenable qu’un jeune homme... admis par faveur dans un régiment eût l’air de n'être pas content de la place qu’on lui avait donnée, et en demandât une autre le lendemain »; d’ailleurs les règlements militaires ne permettaient à Beyle d'espérer nul succès de son obstination. Mais Beyle, à ces conseils aussi nets que des ordres, avait fait la sourde oreille 1, Et maintenant, en recevant l’ordre brutal du colonel Le Baron, il ne songea qu’à s'adresser encore à son habituel protecteur. Il pria l'excellent Martial d’écrire à ce terrible frère, et, par un surcroît de prudence, il chargea son grand-père d'exposer à Noël Daru combien le jeune Beyle désirait rester aide de camp?. Ainsi Pierre Daru, sollicité à la fois par son frère et par son père, finirait bien par céder. Beyle au surplus alléguait le triste état de sa santé à. Toutes les petites ruses du métier lui sont déjà familières. :

Cependant, seul à Bergame, 1l restait inquiet. Mais il s’obstinait : « Je n’ai point de conseil, point d’ami, je suis affaibli par la longueur de la fièvre ; je me suis cependant déterminé, persuadé qu’à force d’audace et de persévérance je parviendrai à être aide de camp du général Michaud. Alors je ne devrai ce succès, comme tous les autres, uniquement qu’à moi-même 4 » Prétention ingénue, entre deux lettres de sollicitation à Pierre Daru. Mais Daru accueillit mal ces prières. Il voulait bien faire la fortune de Beyle, mais il entendait la faire à sa ouise ; son protégé se passait de sa protection ou la réclamait tour à tour ; ces velléités d'indépendance déplaisaient à Daru et gênaient ses plans. Loin de trouver un appui

A. « Ïl est assez tenace dans son opinion, écrit Daru, et depuis plus de six mois, tout ce que j'ai pu lui dire ou lui écrire pour l’engager à rejoindre son corps a été inutile. » (Lettre du 15 thermidor.)

2, C’est du moins ce que je déduis de la lettre écrite par Pierre Daru au docteur Gagnon.

3. «… j'ai écrit au colonel Le Baron que je joindrais le régiment... dès que ma maladie me le permettrait. » (Jour. d’IL., 16.) 4. Jour. d’It., 16-17. Il ajoute héroïquement : « Je me suis déterminé à

prendre demain une médecine semblable à celle que j'ai vomie il y a six jours. »

dans son cousin, Beyle avait donc à se débattre contre sa toute puissante volonté. La défaite n’était pas douteuse. Admirons que Beyle ait pu s’attarder encore plus de trois mois à l'état-major du général Michaud malgré son protecteur, son colonel, et les règlements.

Mais il dut finir par céder. Le 15 thermidor, Pierre Daru avait écrit au docteur Gagnon une lettre catégorique * : Beyle doit rejoindre son corps ; s’il est malade, c'est de son colonel qu’il lui faut obtenir un congé. Et il terminait ainsi : « Voilà mon opinion. Je n’ai pas besoin de vous dire que je ferai de mon mieux pour qu’il soit content, mais 1l faut qu’il se laisse conduire. »

Il jaut qu’il se laisse conduire, parole expressive et qui suffit à nous faire comprendre d’avance les rapports de Pierre Daru et d'Henri Beyle. L’un était autoritaire, et l’autre détestait la servitude. Beyle oubliait que le plaisir des bienfaits ne va point sans vanité, que l’on veut faire de son protégé sa créature et sa chose, et qu’on tient moins encore à de la gratitude qu’à une parfaite soumission. Mais lui, capricieux et rétif, était tout à fait incapable de donner à ses bienfaiteurs le discret plaisir de sa docilité.

Ne nous étonnons donc pas que Beyle ait si mal réussi dans la vie, et auprès de Pierre Daru. M. Chuquet nous allirme, et avec pleine raison sans doute, que Beyle serait devenu général, s’il était resté dans l’armée. Son cousin ne demandait tout d’abord qu’à le pousser ; Beyle débutait jeune dans les postes de faveur, et pouvait aller loin. Il ne sut tirer aucun profit d’un si excellent départ. Il voulut jouer à l’indépendance, se confier à son propre mérite, qui lui semblait éminent. C’était beaucoup de naïveté. Le seul effet d’une si fière conduite fut d’irriter et de lasser Daru. Il n’aura plus jamais aucune satisfaction véritable à protéger ce jeune maladroit.

Avant de l’abandonner tout à fait, il essaya de la manière forte 2. Beyle reçut l’ordre, et cette fois l’ordre

4. De Paris, où il était depuis plusieurs mois. 2, J'ignore si Daru lui-même demanda au colonel Le Baron de rappeler Beyle ; mais il suffisait qu'il ne lui demandât point le contraire.

péremptoire, de rejoindre son régiment. Il fut obligé d’obéir.

Mais Beyle était de ceux que la contrainte exaspère. Au moment où Daru, quelques mois plus tard, se félicitait sans doute d’avoir enfin soumis, pour son plus grand bien, ce jeune indiscipliné, il apprendra, non sans colère ?, que Beyle vient de donner sa démission. En abandonnant l’armée, Beyle prendra en quelque sorte sa revanche ; il ne laissera point seulement un métier qui a cessé de lui plaire, il s’affranchira de son protecteur.

4, H. Br., I, 325.

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