Jour. d’It
3. Il voyait tout « à travers un voile de tristesse et de mélancolie », d’après son ami F. Faure (Bibl. de Gren., R 302).
&. Jour. d’It, 50. Plus tard Beyle écrira qu'il « fit une maladie mortelle à Saluces. » (H. Br., II, 209.)
5. « I fait un froid de tous les diables dans ce pays », écrivait-il à sa sœur, en réclamant des chemises et des bas. (Corr., I, 22.)
6. Bonaparte appelait cette partie du Piémont «le plus beau pays du monde. » (Let. au Directoire, du 27 avril 1796, citée par Bouvier, 461.) Mais c'était pour lui le pays de la victoire et de la conquête. En fait, la seule beauté de cette immense plaine unie est d’avoir pour horizon toute la chaîne des Alpes. Mais la saison, la maladie et l'ennui, empêchèrent sans doute Beyle d’apprécier ce voisinage.
Il raconte bien, dans l'Amour (68), une romantique aventure, renouvelée
* Réparti entre les trois garnisons de Savigliano, Saluces, et Fossano.(Arch. de la Guerre.)
C’est alors qu’il reprend les tragédies et comédies ébauchées déjà, Ulysse, et le Ménage à la mode. Il pense à « traiter la curiosité en comédie », idée fort digne des successeurs abâtardis de Molière, qui croyaient faire des comédies de caractères en écrivant le Distrait ou le Méchant; le Curieux, d’ Henri Beyle, eût été de la même lignée.
Puis, ardemment, sans cesse, il lit. On l’imagine, fuyant ses vulgaires compagnons d’armes, et enfermé tout le jour dans sa chambre du palais della Chiesa, avec les auteurs de son choix. Là, tel Bonaparte à Valence ou à Auxonne !, il médite avec une opiniâtreté passionnée, il rêve, non point de conquérir l’Europe, de vaincre des armées ou de dominer des peuples, mais de savoir et de comprendre, de saisir chez les grands créateurs le secret de leur génie, et, lui aussi, de maîtriser par ses œuvres la pensée et l’admiration des hommes. « Pour moi, quand je lis Racine, Voltaire, Molière, Virgile, l’Orlando Furioso, j'oublie le reste du monde », écrit-il à sa nouvelle confidente Pauline.
C’est alors en effet que commence à naître cette amitié intellectuelle qui va unir le frère et la sœur. Beyle se trouve l'esprit si seul, il a tellement besoin de se confier et de s'exprimer, qu'il imagine dans cette petite fille, inconnue de lui depuis deux ans, l’âme ardente et fine capable de partager sa pensée. Et en vérité, à force de la vouloir à son image, il finira par la rendre en effet toute semblable à lui.
En attendant, et bien qu’elle laisse pendant six mois ses lettres sans réponse, il lui révèle quelques-unes de ses réflexions intimes. Déjà commence à apparaître le moraliste qu’il sera toujours. Mais sa morale ne gardera guère cette fleur d’innocence et d’optimisme, où se retrouve le lecteur de Condorcet. « T’occupes-tu, écrit-il à Pauline ?,.…
de Dante, dont il aurait été le témoin dans un vieux château en ruine, perdu dans les forêts, au bord de la Sesia ; mais nous ne sommes pas obligés de croire à cette trop belle et tragique histoire.
1. On sait que l’ardeur solitaire de ses études avait rendu Bonaparte, comme Beyle, mélancolique, .et que tous deux, au même âge, lisaient Jean-Jacques avec délices.
2, Corr., I, 22. Pauline avait alors quinze ans
de cette histoire philosophique qui montre dans tous les événements la suite des passions des hommes, et qui démontre, par l’expérience de tous les siècles, que, pour être heureux, il faut avoir l’intention du bien et le faire. »
Il est moins vertueux quand, pour son usage personnel, il médite sur le moyen de conquérir le cœur des femmes : (Inspirer à une femme une haute opinion de ses lumières est un sûr moyen de la conduire à ses fins. Les héros ont leurs accès de crainte, les poltrons des instants de bravoure, et les femmes vertueuses leurs instants de faiblesse. C’est un grand art que de savoir juger et saisir ces moments 1 ». De tels aphorismes Jui inspiraient une grande confiance dans l’avenir.
€ J'avais déjà.…, écrit-il dans Henri Brulard?, un dégoût mortel pour les femmes honnêtes et l’hypocrisie qui leur est indispensable ».
Mais ces maximes de roué ne sont guère la preuve que d’une naïveté juvénile. Au contraire c’est déjà la pensée profonde de Stendhal, le principe essentiel du beylisme, qui s’exprime avec une clarté parfaite dans cette réflexion du 19 frimaire an X :
€ Presque tous les malheurs de la vie viennent des fausses idées que nous avons sur ce qui nous arrive. Connaître à fond les hommes, juger sainement des événements, est donc un grand pas vers le bonheur 8. »
La psychologie de Beyle ne sera jamais tout à fait désintéressée. Il voudra connaître l’homme et lui-même non par amour pour la vérité, bien qu’il la préfère au mensonge, non pas même pour l’amusement de la recherche, quoiqu'il n’en sache guère de plus excitant ; mais il voudra posséder la science de l’homme pour atteindre à celle du bonheur. Est-l besoin d'ajouter qu’il ne s’agit point du bonheur universel, mais de celui-là seulement qui regarde Henri Beyle ? Le beylisme, bien qu’il s’exprime par des lois générales, a comme principe et comme fin l’égotisme le