Jour. d’It
&. Quand le général Harville inspecta le régiment, le 8 messidor an VIII, quelques jours après Marengo, il constata que le 6° dragons était « en retard sur toutes les parties essentielles de la tenue, de l'instruction, et de la discipline ». « La composition des officiers » y était « affreuse ». Et l'inspecteur, les passant en revue, ne trouve à louer que le chef d’escadrons Levrault ; quant aux autres, l’un est « absolument nul », l’autre «indolent » et {sans moyens »; trois d’entre eux ne savent ni lire ni écrire ; celui-ci est « ivrogne » et « mauvais sujet» ; et ceux-là disparaissent les jours de bataille. À la lecture de ce rapport, le ministre mit à la retraite ou en réforme nombre d'officiers, et quand Beyle, bientôt après, entra au régiment, il le trouva sans doute amélioré. Mais, si la plupart des illettrés et des lâches en avaient disparu, ceux qui restaient n'étaient apparemment point des esprits cultivés, capables d’intéresser un «intellectuel » et un raffiné tel que Beyle. D'ailleurs, même pour la préparation à la guerre, le 6° dragons demeurait médiocre. Il manquait « d’esprit de corps ». Sans doute officiers et soldats y montraient de la « bonne volonté » et de la « sagesse ». Mais les officiers, d’ailleurs « actifs, assez décidés à cheval », n'étaient pas « fort avancés » en théorie. Ceux qui connaissaient les
homme, mais un chef médiocre 1. Il avait des mœurs simples, et pas de préjugés ; il dinait avec ses officiers, en compagnie de sa maîtresse 2,
Pour comble d’infortune, Beyle, qui souffrait toujours du mal ancien, fit l’imprudence de passer un torrent glacé ; il n’en mourut pas, comme Alexandre, mais fut pris d” « horribles coliques. »
Au bout d’un mois, toujours malade, il quittait Bra 3
manœuvres, il est vrai, instruisaient les autres. Si la discipline y était bonne, la tenue n'avait « pas encore une grande recherche ».
Beyle appartenait à la 17° compagnie du 4° escadron * ; elle avait comme capitaine un Dauphinoiïs, qui venait d’avoir vingt ans, Auguste Debelle (né à Voreppe le 13 septembre 1781). Le lieutenant, Jean Louis Cachelot (né en 1768), avait été huit ans soldat ou sous-oflicier avant de passer sous-lieutenant. Comme lui, presque tous les officiers du 6° dragons sortaient du rang. (Arch. de la Guerre.)
1. Si médiocre, que le général Harville avait demandé qu’il fût changé de corps, puisqu'il n'avait su obtenir au 6° dragons ni tenue ni discipline ni instruction. Le ministre l’avait pourtant épargné. Deux ans plus tard, le général Canclaux, plus indulgent, écrivait : « Ce chef a de l'honnêteté, de l'intelligence, de la volonté de bien faire, et de faire bien servir, mais pas assez de décision dans le caractère ni de force dans le commandement. » Quelques-uns de ses officiers lui faisaient une opposition tracassière, qu’il ne savait pas dompter. Pourtant, l’année suivante, le général Kellermann se contente d’éloges : « Très bon et brave militaire, zélé, servant bien, aimé de son régiment. »
Jacques Le Baron était né à Brest, le 27 juin 1759. Lui aussi sortait du rang. Soldat au corps de la marine depuis 1775, il passa dans l'administration en 1784, devint capitaine au 2€ bataillon de volontaires du Finistère en 1792, chef d’escadrons au 15€ chasseurs à cheval en 1793, et colonel du 6° dragons le 26 novembre 1796. Il avait fait campagne à l’armée du Nord, en Vendée, à l’armée du Rhin. Il ne quitta plus le 6° dragons, à la tête duquel il se fera tuer par une balle russe, le 6 février 1807, au combat de Hoff. — Le Baron était fils d’un négociant, mais sans fortune. Il était marié et père de famille. (Archives de la Guerre : dossier de Le Baron ; dossier du 6€ dragons ; Historique du régiment.)
2. C'étaient là mœurs courantes à l’armée d'Italie. Déjà en 1796 Bonaparte avait inutilement essayé, fût-ce en les menaçant de châtiments publics, d’empêcher femmes et filles de suivre les troupes. Le 2 décembre 1800, le général Brune proteste dans un ordre du jour contre ce même abus. (Arch. de la Guerre.) Fantin des Odoards raconte dans son Journal (28) que son général se faisait accompagner dans ses tournées de service par sa maîtresse, à cheval au milieu de l'état-major.
Celle du colonel Le Baron n’était apparemment pas une grande dame : « Le chef Le Baron dine à notre ordinaire avec sa p... », écrit Stendhal.
3. Le 25 octobre 1801. — Pendant son séjour à Bra, il avait visité Turin.
(Jour. d’It., 46.)
* « Cette compagnie est belle en hommes et en chevaux. Elle est bien servie et bien commandée », note le général Canclaux, le 12 germinal an X.
pour Saluces, patrie de Silvio Pellico, où il tint désormais garnison !, C’était une petite ville d’un abord aimable, pittoresque et active. Les nobles se groupaient encore sur la colline, autour du château, d’où l’on dominait les plaines du Piémont, tandis que les hauts sommets des Alpes montaient dans le ciel du couchant. Mais il était plus commode d’habiter la ville basse, avec « les bourgeois et tout le commerce. » Beyle y logea, dans le palais du comte Benevello della Chiesa ?.
Malgré cette noble hospitalité, Beyle devenait neurasthénique 8. C’est ce que lui expliquait un médecin de la ville, le docteur Depetas : « ... 1l paraît que ma maladie habituelle est l’ennui. Beaucoup d’exercice, beaucoup de travaux, et jamais de solitude me guériront.… M. Depetas m’a dit que j'avais quelques symptômes de nostalgie et de mélancolie 4. »
Beyle eut-il recours au premier remède que lui recommandait son docteur ? Peut-être l’âpre climat du Piémont, en ces mois de brumaire et de frimaire 5, ne lui permit-il point d’en userf. En revanche 1l abusa du second. Il travailla.
1. Rien ne permet d'admettre, quoi qu’en dise M. Chuquet, qu'il ait jamais séjourné à Savigliano, où stationnait une autre portion du 6° dragons *. Nous l’y voyons seulement dîner le 5 nivôse.
La même erreur se trouve déjà dans la notice de Colomb, qui n’en est pas à une ignorance près. Ne prétend-il pas que Beyle vécut « un an » au 6€ dragons ?