‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 47 sur 369 · LA PREMIÈRE ENFANCE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE ENFANCE

Henri Beyle et sa mère. — Mort d’Henrielte Gagnon.

Le vendredi 24 janvier 1783, le petit être inconscient qui allait devenir Henri Beyle passa pour la première fois sous la voûte humide de la maison où, la veille, il était venu au monde ; on le portait à la cathédrale toute proche, pour le baptiser !. Son grand-père lui donna son nom, qui était aussi le nom de sa mère. Les Gagnon semblaient déjà le revendiquer pour un des leurs.

L'histoire d'Henri Beyle, comme celle de tous les hommes, va commencer par une page blanche. C’est pourtant dans ces premiers mois et ces premières années de sa vie que fut sans doute préformée, en tout ce qu’elle eut d’essentiel; lâme future de Stendhal. Mais de ce gros

1. Voici l’extrait de baptême, d’après les registres paroissiaux de Saint- Hugues * :

« Le 24 janvier 1783, j'ay baptizé Marie-Henry, né hier, fils légitime de noble Chérubin-Joseph Beyle, avocat au Parlement, et de dame ** Caroline-Adélaïde- Henriette Gagnon. A été parrain : Monsieur Henry Gagnon, médecin en cette ville, ayeul maternel de l’enfant ; marraine : dame Marie Rabit, veuve de noble Jean-Baptiste Beyle ***, vivant juge royal de cette ville, lesquels ont signé avec le père et les témoins : Beyle, Gagnon, Raby-Beyle, Beyle, Pautier [?], Drier, Romain Mallein.. Peyrin, premier vicaire de Saint-Hugues. »

* C’est dans cette même église que Chérubin Beyle, trente-six ans auparavant, avait été tenu sur les fonts baptismaux par son oncle, le père Chérubin.

** M. Maignien (op. cit.) avait lu : Anne.

*** Membre de la branche aînée, et père de ce capitaine décoré de la croix de Saint-Louis dont parle Stendhal. Sa marraine était donc sa grand’tante, à la mode de Bourgogne. (Cf. p. 13.)

bébé, court et massif, à l’énorme tête ronde, et chauve comme un capucin !, nous ne savons naturellement rien, que son innocente laideur.

Nous connaissons pourtant quelles furent, pour cet enfant tout petit, les impressions dominantes. Cette maison paternelle d’abord, où la lumière entre mal, où le ciel apparaît toujours barré par les hautes maisons voisines. Puis une autre ?, plus vaste, plus claire, où on le mène souvent. Par la fenêtre, on voit une grande place très amusante, couverte de monde. Dans la maison, des vieux, des jeunes lui font fête. Et c’est un premier contraste.

Il y en a un autre au foyer familial : le visage gai et rieur de sa mère, ses caresses passionnées ; la figure grave, la tendresse sérieuse, presque triste, de son père.

Le ciel aussi est divers, comme les choses et les êtres : l'hiver sombre, la boue des rues, traversées par de grands souffles glacés, qui viennent des montagnes couvertes de neige ; puis l’été violent, où il faut s’enfermer dans l'ombre chaude des maisons : climat de contrastes, fait pour créer des tempéraments énergiques.

Ainsi le petit corps tendre de l’enfant, et les yeux tout neufs, et le cerveau malléable, sont réveillés et fortifiés sans relâche par des sensations contraires, comme si tout, dans la formation d'Henri Beyle, devait travailler à lui faire une âme pleine de heurts et de dissonances ,

Puis c’est l’âge des premiers souvenirs.

Beyle, qui le croirait ? commença par un mauvais procédé à l’égard d’une jolie femme, dont il accueillit mal les avances #. Il mordit à la joue sa cousine, qui voulait se

4. « Mon oncle plaisantait sa sœur Henriette (ma mère) sur ma laideur. ]Ïl paraît que j'avais une tête énorme, sans cheveux, et que je ressemblais au Père Brulard, un moine adroit, bon vivant...» (HIBE 07)

2, La maison du docteur Gagnon, que nous retrouverons.

3. Cette anecdote, le plus ancien souvenir que retrouve Stendhal, est longuement racontée aux pages 31-32 d'Henri Brulard. I] avait alors trois ou

quatre ans.

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faire embrasser. On lui dit qu’il était « un monstre » ; 1l prit au tragique ces reproches atroces, et ils s’enfoncèrent si bien dans sa petite âme, qu'il les y retrouva le siècle d’après, au bout de cinquante années. Beyle déjà sent trop pour rien oublier.

Une autre fois, qu’il avait laissé tomber un couteau dans la rue, on s’unit pour gronder sérieusement ce bambin de quatre ans. Il devint furibond 1. — Ses parents le connaissaient mal. Il avait un cœur sensible et une imagination forte. Les mots sévères que l’on dit aux enfants prenaient, dans cette fantaisie trop délicate, une résonance terrible. Ils lui semblaient d’affreux outrages. Son âme affectueuse en était pénétrée. Il ne pouvait tenir à une souffrance aussi cruelle. Mais, loin de l’abattre, l’excès même de l'injustice et du désespoir exaspérait ce petit cœur courageux. Indomptable, il se révoltait en d’enragés emportements ; ou bien, se raidissant contre la douleur, il se taisait, plein d’une amertume furieuse et muette. On le croyait très méchant. Il était seulement trop impressionnable et trop tendre.

C’est ici toute l’histoire de son enfance, et je pourrais dire de sa vie. Une sensibilité morbide, une imagination qui s’afflole, une tendresse prompte à s’aigrir, une âme forte qui réagit durement, un cœur tenace où la haine brûle et se grave comme l’amour : ce mécanisme assez simple fera jusqu’à sa mort les joies et surtout les malheurs de Stendhal. Il nous apparaît déjà nettement, dans un raccourci enfantin, à travers ces anecdotes puériles.

Pourtant de pareilles crises ne sont encore qu’une exception. En ces premières années d’enfance, Beyle est surtout, auprès de sa mère, un bambin très choyé et très affectueux, d’ailleurs plein de vivacité, dru et ferme sur ses jambes courtes, et fort entreprenant. Ses hardiesses inquiètent son timide grand-père, qui ne les rappelait dans la suite qu'en frémissant ?. Ce diablotin si éveillé est

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précoce ; à cinq ans il sait lire, et écrire à six !. Déjà l’on songe à lui donner un maître de latin.

Mais, sous les apparences banales d’un petit garçon turbulent, reparaît au moindre prétexte cette imagination si vive et si sensible. À travers les quelques souvenirs épars que Beyle retrouve au fond de sa mémoire ?, voici que se détachent les premières émotions. C’est « la tombe noire » sous la lumière funèbre des cierges, et « le son majestueux des cloches », à l’enterrement d’un vieux maréchal, qui le troublent profondément et lui donnent la première image de la mort %. C’est la mort elle-même et le sang dont il garde la vision ineffaçable, pour avoir suivi des yeux, avec une curiosité avide et terrifiée, un ouvrier blessé dans une émeute, qui montait, expirant, l'escalier de la maison voisine 4 « Il meurt de peur 5 », mais 1l regarde. Son imagination multiplie et exaspère souffrances et périls, mais, tout frémissant, 1l attend. — Ne serait-on pas tenté de découvrir ici les indices irrécusables d’une vocation de romancier : la sensibilité morbide, et la curiosité, plus forte encore que la peur?

Beyle avait donc, avant l’âge de raison, entrevu le sang et la mort. Si on l’en croit, il n’ignorait pas non plus la volupté.

Ce qui remplissait cette petite vie à peine détachée de la vie maternelle, c’étaient les joies inépuisables que lui prodiguait sa mère, ses chaudes caresses, son visage joyeux et son rire. Henriette Gagnon aimait son fils « à la

4. H. Br., 1, 109, 37. Il a même signé, le 10 octobre 1788, en qualité de parrain, l’acte de baptême de sa sœur Zénaïde ; mais la fermeté de l'écriture fait croire à M. Prudhomme qu’on lui a tenu la main.

2. Ces souvenirs datent de 1788 : le départ de son grand-père pour les Etats de Romans, l'entrée et la mort du maréchal de Vaux, la journée des Tuiles.

JAH Br; 1165:

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