‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 48 sur 369 · Id · texte numérisé non relu

Id

5. Une peur, — il faut le noter, car c’est un caractère durable chez Henri Beyle, — une peur ne venant pas d’une nature faible et craintive, mais de

cette imagination qui grossit à ses yeux et défigure la réalité.

passion ? », comme une très jeune mère, qui n'a pas d’autre amour, aime son premier né. Elle l’embrassait sans cesse, et 1l lui rendait ses baisers avec toute l’ardeur d’un enfant tendre et plein de fougue. Cela suffit très bien pour occuper, pendant des années, l’existence d’un petit garçon et de sa maman, mais cela ne se raconte pas, et n’aurait rien que de banal, si Beyle ne s’était plu à compliquer cette très simple histoire, et à donner de cette innocente tendresse une explication singulière.

« Ma mère... était une femme charmante et j'étais amoureux de ma mère.

En l’aimant à six ans peut-être... J'avais absolument le même caractère que, en 1828, en aimant à la fureur Alberthe de Rubempré?... Il n’y a que cette seule exception : j'étais, pour ce qui constitue le physique de l’amour, comme César serait, s’il revenait au monde, pour l’usage du canon... Je l’eusse bien vite appris et cela n’eût rien changé au fond de ma tactique.

Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements. .… Je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu’elle était souvent obligée de s’en aller. J’abhorrais mon père quand 1l venait interrompre nos baisers. Je voulais toujours les lui donner à la gorge.

Elle ne peut pas s’offenser de la liberté que je prends avec elle en révélant que je l’aimais ; si je la retrouve jamais, je le lui dirais encore. D’ailleurs, elle n’a participé en rien à cet amour... Quant à moi, j'étais aussi criminel que possible, j’aimais ses charmes avec fureur 8... »

Cette page scandaleuse est peut-être, à la bien prendre, plus innocente qu’il n’y paraît 4.

Arbre 150;

2. Ce choix est fâcheux. Alberthe de Rubempré, parmi les femmes aimées de Stendhal, est la seule, nous dit-il, qu’il ait aimée seulement d'amour physique, sans y mêler aucun sentiment délicat. Il l'appelle une « catin non sublime, à la Du Barry. » (H: Br., I, 22.)

3. H. Br., I, 38- 40. Suit une anecdote que Beyle n’a osé achever, mais l’un de de biographes s’en est chargé.

. Stendhal, une fois de plus, a été victime de son cynisme, qui devrait rs s'appeler de la franchise, Vaut-il mieux faire crûment ses aveux, ou les envelopper d’un voile somptueux de mensonge ? Le René de Chateaubriand

Des critiques, qui trouvent plus simple de démentir Stendhal que de le comprendre, ont tout bonnement déclaré qu’un tel amour à un tel âge n’était pas possible, — comme si toutes les perversités ne se vérifiaient pas, et toutes les précocités 1.

Ils l’accusent donc d’avoir inventé ce vilain petit inceste, pour corser un peu le récit trop anodin d’une jeunesse innocente.

Je ne le crois pas. Que l’on sente, ici et là, dans ce récit, comme une bravade, que les détails audacieux soient plus recherchés qu’évités ?, cela paraît assez. Mais le cynisme n’est pas une preuve de mensonge.

« …. je diffère depuis longtemps un récit nécessaire, écrit-il avant de le commencer, un des deux ou trois peut-être qui me feront jeter ces mémoires au feu 5. » Devons-nous voir, même iei, une comédie pour le lecteur? C’est supposer une ruse bien compliquée.

Au lieu de nier, essayons d’expliquer.

Non, Stendhal ne voulait pas nous tromper, et sa mémoire ne le trompait pas lui-même ; il se rappelait de petits faits vrais, et il nous les expose comme il croyait les revoir : il voulait « couvrir sa mère de baisers » ; ses petits bras la serraient très fort, — comme on sait que font tous les enfants — ; il ne se lassait pas de ces vio-

paraît d’une plus subtile perversité que ce chapitre d'Henri Brulard. Ecrire René était même, à le bien prendre, une infamie, quand on avait eu une sœur Lucile, qui vous avait aimé d’une tendresse morbide et un peu trouble. Beyle nous paraît surtout plein d’honnêteté, lorsque nous le voyons, avec un soin sans doute superflu, écarter de sa mère tous les soupçons. Il prend tout sur lui. Chateaubriand, plus perfidement habile, laisse à sa sœur le poids de ses amours incestueuses. Lui, rien ne l’effleure de cette passion coupable ; il se drape mélancoliquement dans son innocence. L’estime publique, toujours intelligente et juste, l'en a récompensé. Tout le monde lit René, sans scandale. La page d'Henri Brulard passe pour une infamie.

4. Alferi, dont l’âme violente et dure a tant de ressemblances avec celle de Beyle, donne un exemple curieux de précocité sentimentale. Il raconte (Vita, epoca I, cap. 3) le singulier et candide amour qu’il nourrissait, à huit ans, pour de jeunes Frères qui ofMiciaient dans un couvent du voisinage, et qu'il ne vit jamais que de loin servir la messe ou chanter au lutrin. Il ne pensait qu’à leurs jolis visages, et pour eux oubliait études et jeux. Il aimait,

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