La comtesse de Noailles a chanté ce paysage dauphinois
« Comme l'aspect est calme et sage, La montagne de Sassenage Laisse couler dans le soir frais L’odeur du ciel et des forêts.
(Les Eblouissements, la Ville de Stendhal.)
émotion ! ». Il aimait déjà la mélancolie des soirs qui tombent, à la musique des campaniles ?.
Alors le vieillard et l’enfant levaient la tête vers les astres qui commençaient à scintiller au-dessus d’eux. Et ils bavardaient longuement de ces objets lointains, mystérieux, et jolis 3. Science et poésie se mêlaient dans les discours de ce Fontenelle, qui savait parler à un petit garçon.
Quant à Chérubin Beyle, « peu sensible à la beauté des étoiles », il « disait qu’il s’enrhumait », et allait causer dans la pièce voisine avec Séraphie.
C’est là que se passèrent les heures les plus douces de cette enfance batailleuse et triste. Parmi les personnages muets que sont les choses autour d’une âme puérile, cette terrasse millénaire et la vue qui s’ouvrait devant elle, ce jardin, ces montagnes, et ce ciel du Dauphiné, jouèrent en quelque façon le premier rôle. De telles images, qui donnaient au petit Beyle le goût de la contemplation et l'habitude de la rêverie, lui apportaient chaque jour leur fraîcheur et leur apaisement. On va voir qu'il en avait besoin.
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2. « Ave Maria, en Italie, heure de la tendresse, des plaisirs de l'âme et de la mélancolie : sensation augmentée par le son de ces belles cloches. » (De l'Amour, 245.)
3. « Je parlais sans cesse constellations avec mon grand-père. » (H. Br., I, 188.) Plus tard, quand Beyde sera malheureux en amour, son grand-père lui conseillera, pour adoucir ses peines, l’étude de l’astronomie.
LA TANTE SÉRAPHIE
« Cette tante Séraphie avait toute l’aigreur d’une fille dévote qui n’a pas pu se marier. »
(H. Br., I, 32.)
Si l’on en croit Stendhal, le « mauvais génie » de son enfance fut cette « aigre dévote », ce « diable femelle », sa « terrible tante Séraphie ».
Comme beaucoup d'êtres trop tendres, Stendhal fut profondément haineux. Les gens qui ne sentent rien n’ont aucune raison d’en vouloir à personne, puisqu'ils n’ont souffert de personne. Mais Stendhal avait des émotions trop aiguës pour les oublier jamais.
Ses haines sont singulièrement précoces. Il déteste son père, il détestera l'abbé Raillanne, mais il déteste plus que tout sa tante Séraphie. Et comme le vieux Stendhal a gardé toutes les idées du petit Henri Beyle, il reste à cinquante ans aussi puérilement enragé contre elle qu’il pouvait l'être à huit ou dix ans *. Aussi ne la connais-
1. On peut, il est vrai, supposer le contraire, et croire que l’homme a prêté l'enfant ses haines tardives. Mais ce système, qui se défend à la rigueur à propos de Chérubin Beyÿle, convient mal pour Séraphie Gagnon. Si Beyle n'avait pas détesté tout enfant une femme qui est morte quand il était encore enfant, pourquoi l’aurait-il détestée depuis ? A moins d’admettre que la Vie d'Henri Brulard n’est toute entière qu’un roman à la manière noire : thèse que je ne puis accepter, j'ai dit pourquoi.
M. Chuquet donne ici à Stendhal un nouveau démenti : « A-t-il exécré tellement cette tante Séraphie. ? En 1808, dans une lettre à sa sœur,il parle sans colère de ce tyran en jupons et de « tous les maux que lui fit souffrir cette pauvre tatan Séraphie ». La pauvre tatan! Il lui en voulait moins en 1808 qu'en 1835»
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sons-nous qu’à travers les préventions naïves d’un enfant, qui outre la haine comme l’amour. La postérité sera donc un peu partiale pour Mademoiselle Séraphie Gagnon, laquelle eut le tort, 1l y a un siècle, d’élever trop sévèrement un neveu trop sensible.
Séraphie avait trente ans lorsque mourut sa sœur, en 1790, et non pas « vingt-deux ou vingt-quatre ans », comme le croit Stendhal!. Elle n’était pas mariée, et son neveu suppose, sans bienveillance, qu’il y avait eu à cela quelque raison inavouable : « Que lui était-il arrivé? Je ne l'ai jamais su, nous ne savons jamais la chronique scandaleuse de nos parents 2... » Il n’y a point à tenir compte de cette manie romanesque, qui le porte à compliquer toujours des faits très simples. Mais l’on peut admettre avec lui que le célibat avait aigri cette « fille dévote ». Séraphie même devançait l’âge ; malgré sa jeunesse, elle s’entourait déjà d’un groupe d’amies mûres et pieuses, ses relations personnelles. Un jour elle fit ouvrir une porte exprès pour les recevoir plus librement, au grand scandale de sa famille 3, Mais la piété elle-même peut avoir
(St.-Beyle, 6.) Le raisonnement de M. Chuquet me paraît se contredire luimême. Je ne vois point que le mot familier de tatan (Beyle nomme de même sa tante Elisabeth) comporte une particulière tendresse. Il l'appelle « pauvre » parce qu’elle est morte. Et le seul point qui reste acquis, d’après le texte même cité par M. Chuquet, c’est qu'en effet Séraphie a fait souffrir mille maux à Henri Beyle et à sa sœur. N'est-ce point l'essentiel, et qui vérifie pleinement le témoignage d'Henri Brulard ? Que Beyle d’ailleurs,en 1808, éprouvât moins de haine pour Séraphie qu’en 1835, c’est ce qui n'apparaît point avec évidence, et dans le fait n’importerait guère. Il avait, en 1808, bien d’autres soucis, etilest naturel qu’un vieillard se sente plus près de son enfance qu’un jeune homme de vingtcinq ans. Mais à qui fera-t-on croire que Beyle ait souffert avec douceur ,et sans haine, la persécution, qui n’est point contestée, de « ce diable femelle ? »
M. Alphonse Séché, qui accepte quelquefois les erreurs de ses devanciers, dans son intéressante vie de Stendhal, a raison, sur ce point, de contredire M. Chuguet.