CHÉRUBIN BEYLE ET SON SYSTÈME D'ÉDUCATION
« Combien j’enviais le neveu de madame Barthélemy, notre cordonnière ! »
(Henri Brulard, 95.)
Le système d'éducation qui fut imposé à Henri Beyle dès la mort de sa mère n’était pas cependant l’œuvre unique de Séraphie. À vrai dire même, sa part consista surtout à exagérer, par de niaises tracasseries, la sévérité méthodique, ou, si l’on veut, la discipline grave que Chérubin Beyle avait conçue pour son enfant.
Chérubin Beyle aimait son fils, il l’aimait trop?, il l’aimait mal. Au lieu de s’essayer à pénétrer cette petite âme fermée qui ne demandait qu’à s'ouvrir, il voulut avant tout lui appliquer bon gré mal gré ce vêtement tout fait, l'éducation qui pour lui formait un idéal indiscuté. Et comme Chérubin Beyle était un homme à convictions, il ne douta pas un instant qu’il n’agît ainsi pour le plus grand bien de son fils. Il crut donc faire son devoir : certitude redoutable. Dès lors une révolte contre la discipline qu’il avait choisie lui sembla une espèce de dépraaation. Il ne s’y obstinait que davantage : à la rigidité des hommes à principes, Chérubin ne joignait-il pas l’opiniâtreté et l’aveuglement des hommes passionnés ?
Persuadé qu'il se dévouait à son fils, il croyait mériter
4. Stendhal lui-même, dans un instant de justice, s’en est bien rendu compte. Il écrit à propos de son ami Bigillion : «.…. Il avait vécu libre depuis son enfance, fils d'un père qui ne l’aimait point trop, et savait s'amuser autrement qu’en faisant de son fils sa poupée. » (H. Br., I, 286.)
toute sa reconnaissance. Henri Beyle ne lui en témoigna jamais aucune. Son père, ulcéré et malheureux, fut dès lors convaincu, non seulement que son fils avait un mauvais esprit, mais qu'il avait un mauvais cœur. Une suite de raisonnements faux commença done une mésentente qui ne fera que s’aggraver tous les jours. Il suffit de lire quelques lettres de Chérubin ! pour comprendre tout ce qu'il y avait de sincérité et d’inintelligence dans son austère affection pour son fils.
€ Il ne m’aimait pas comme individu, a dit Stendhal, mais comme fils devant continuer sa famille 2. » Nous n’en pouvons juger. Mais il semble que Chérubin aimât surtout dans Henri Beyle le fils accompli qu’il aurait voulu former. Et, à force de trop aimer ce fils idéal, il avait l’air de ne plus aimer du tout le garçon turbulent et rétif, à l'étrange caractère duquel il ne put jamais se résigner.
Pourtant 1l faisait sans relâche son devoir de père, avec toute l’affection grave et peu expansive dont il était capable. Il ne quittait pas le petit, qui se serait bien passé d’avoir, pour triste compagnie, cette « figure inflexible qui ne riait jamais. » La nuit même, il le gardait près de lui, dans son alcôve de la rue des Vieux-Jésuites 3%, ou dans la chambre qu’il occupa un moment chez le docteur Gagnon 4. Il allait jusqu’à lui donner ces petits soins maternels qui prouvent la tendresse véritable : c'était lui qui le peignait quand il avait « la rache 5 ».
Il l’'emmenait dans toutes ses promenades ; 1l l’associait à toutes ses passions, qu'il s’agît de l’économie rurale, de Bourdaloue, ou de David Hume f.
Mais ces soins continuels étaient fort loin de le servir
1. A Ja bibliothèque de Grenoble, J’ai publié une de ces lettres dans les Soirées du Stendhal-Club, 2° série.
M. Chuquet affirme que la Vie d'Henri Brulard est « le seul document qui nous fait connaître la famille de Beyle. » (Ou. cité, 7.) De nombreuses lettres des parents et amis de Beyle sont. dans la bibliothèque de Grenoble, à la disposition de tous les lecteurs.
20H Br; 1,79: CE 93.