H. Br. I
tère. Rien n’indique qu’il possédât une intelligence large. Mais il avait de la vertu, et une opiniâtreté extrême à rendre vertueux les enfants qu’on lui confiait. Aussi ne leur passait-il rien, persuadé, comme les stoïques, que toutes les fautes sont égales. D’autres élèves que Beyle se sont souvenus qu’il était implacable. « L’abbé se faisait scrupule de laisser impunies les plus légères fautes. Il signalait aux parents les moindres méfaits comme traits du naturel profondément vicieux de leurs enfants ! ». M. Avril reconnaît qu’il devait être « un peu revêche ».
Il ne fallait apparemment lui demander mi esprit qui sait comprendre les âmes enfantines, ni la bonté par laquelle on les gagne. Scrupuleux et intolérant, il présentait à ses élèves une image de la vertu capable de les en dégoûter à jamais.
Soyons-en persuadés, l'enfant de dix ans qu'était alors Henri Beyle a véritablement souffert d’un pareil homme. Quant à l'interprétation qu’il donne, quarante années plus tard, du caractère de son ancien maître, elle est grossière et naïve. Voltairien comme M. Homais, Beyle accuse tout de suite l'abbé Raïllanne, suivant l’usage, d'hypocrisie et de jésuitisme. S’il avait été un hypocrite, il n’eût pas rendu son élève si malheureux. Sa discipline n'avait rien de la souple indulgence que l’on prête à ces éducateurs subtils. « C'était, dit Beyle,.… un parfait jésuite ?. » Mot injuste, ou trop flatteur. L’abbé Raillanne était un convaincu, l’apôtre d’une morale inflexible et d’une religion étroite. C’était un homme redoutable, et digne de toute estime.
Avec ces atténuations, le portrait que fait de lui Stendhal a quelque vérité : «M. l'abbé Raïllanne fut dans toute l'étendue du mot un noir coquin. Je ne prétends pas qu’il ait commis des crimes, mais il est difhicile d’avoir une âme plus sèche, plus ennemie de tout ce qui est honnête, plus parfaitement dégagée de tout sentiment d'humanité...
Cet homme... était ennemi juré de la logique et de tout raisonnement droit ÿ. »