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Stendhal entend par là que l’abbé Raiïllanne n’était point libre-penseur. Comme tout homme vraiment convaincu, il n’aimait pas ce qui dérangeait ses croyances. Il enseignait à son élève le système de Ptolémée, parce qu'il était « approuvé par l’Eglise 1 ».
Il n’aimait pas non plus les franchises intempestives, qui sentent trop l’indépendance et l’orgueil ; Henri Beyle devait lui paraître de ces esprits frondeurs, qui ne savent pas humilier leur raison devant les vérités bien établies. Point de pire péché pour un pareil homme. Aussi essaya t-1l de l’habituer à la vénération de ce qu’on enseigne. Il n’y réussit point.
Comme il jugeait que le respect des convenances mondaines est une excellente préparation au respect des croyances morales et religieuses, il voulut, sans plus de succès, faire de lui un enfant bien élevé. Stendhal ne rend pas justice à l’excellence de ses intentions. « Cet homme aurait dû faire de moi un coquin... il me prenait à part... pour m'expliquer que j'étais imprudent en paroles : « Mais, Monsieur, lui disais-je en d’autres
termes, c’est vrai, c’est ce que je sens. — N'importe, mon petit ami, 1l ne faut pas le dire, cela ne convient pas ?. »
Suivant le même principe, l’abbé Raillanne s’efforçait de développer chez ses élèves 8 le dégoût et la crainte de la liberté, de toutes les hbertés. Car on sait assez que l’une conduit à l’autre ; et l’abbé Raillanne n’en aimait aucune. Il pensait avec Bossuet qu’une forte discipline est nécessaire à l’honnête homme : « M. Raïllanne, comme un vrai journal ministériel, ne savait nous parler que des dangers de la liberté. Il ne voyait jamais un enfant se
4. H. Br., I, 100. — Stendhal ne lui a jamais pardonné son astronomie. Le 19 pluviôse an XI, il écrit à sa jeune sœur Pauline : « Supplie à deux genoux mon papa de te faire bien vite cesser l'étude de l’astronome Ptolémée ; le sot abbé Raillanne eut la bêtise de me l’apprendre, et il est cause que j'ai de fausses idées en astronomie. » (Corr., I, 52.)
DUT, Br, 45192:
3. Deux autres enfants venaient travailler, aux côtés de Beyle, sous la di-
rection de l’abbé Raïllanne (94-95). C'était peut-être un expédient qu'avait trouvé Chérubin Beyle, toujours pratique, pour diminuer les frais de ce luxueux préceptorat,.
baigner sans nous prédire qu'il finirait par se noyer, nous rendant ainsi le service de faire de nous des lâches... » En vérité l’abbé Raillanne était lui-même tout le contraire d’une âme pusillanime ; il allait bientôt braver avec beaucoup de courage les menaces des terroristes. Mais il jugeait que pour le commun des hommes la crainte est bienfaisante : elle fait des âmes soumises à l’autorité, et crédules.
Son élève, sur ce point comme sur les autres, ne lui fera nul honneur.
Et cependant il ne faudrait pas croire que l’influence de l'abbé Raillanne sur Henri Beyle ait été nulle. Elle fut profonde et durable. Mais ce fut une influence 1invertie !. Les efforts du maître produisirent de magnifiques réactions. Le disciple mit un zèle extrême à prendre le contre-pied de tout ce qu’on lui enseignait. Il détesta les idées de l’abbé Raillanne autant que sa personne. Avec une minutieuse opimâtreté, 1l s’efforça de devenir exactement l'inverse de ce qu’on voulait qu'il fût. Il y réussit.
C’est à l’abbé Raillanne qu’il doit une bonne partie de son incroyance : « . je haïssais l’abbé, je haïssais mon père, source des pouvoirs de l’abbé, je haïssais encore plus la religion au nom de laquelle 1l me tyrannisait ? ».
Ainsi l’abbé Raillanne détruisit en son élève, avec le respect de la religion, celui de la famille ; il est difficile d'imaginer résultat plus décisif.
L’instruction donnée par l’abbé Raillanne valait-elle son éducation? Il est assez difficile d’en décider. L'enfant traduisait Virgile 5. Mais l’abbé essayait vainement de lui faire sentir la poésie des Géorgiques : lui-même y était peu propre, et son élève mal disposé à s’enthousiasmer sur sa parole. Virgile, que Beyle aimera plus tard si tendrement, pâtissait alors de la défaveur du maître.
1. Telle est la manière dont Stendhal, toute sa vie, subira l'influence d’autrui. Il a le génie de la contradiction.
2H Br 108.
3. « Nous traduisions.. Virgile à grand’peine.. Réellement nous ne savions pas du tout le latin. » (H. Br., I, 98). Beyle fit ce que font tous les écoliers ; il se servit en cachette d’une traduction, fut découvert : « scène abominable ».
4. «... j'accueillais ses louanges comme les pauvres Polonais d'aujourd'hui doivent accueillir les louanges de la bonhomie russe dans leurs gazettes ven-
dues, » (H. Br. I, 98.)
Il s’en fallut de peu que l’abbé Raillanne ne gâtât même pour Henri Beyle les montagnes sublimes du Dauphiné. « En été, vers cinq heures », « vers... trois heures » en hiver, le maître et les enfants allaient se promener le long de l'Isère. Tristes promenades, durant lesquelles l’abbé continuait ses leçons. Il pérorait, et, — c'était son métier, — discourait en phrases pompeuses sur l” € aspect délicieux » du rocher de la Buisserate. Cependant, à ses côtés, l'enfant boudeur et frémissant ne l’écoutait guère, mais regardait d’un œil d’envie les petits polissons qui, seuls et libres, se baignaient dans la rivière, .« excès de bonheur », rappelle-t-il, qui pour lui, « pauvre prisonnier », semblait à tout jamais impossible !.
L'abbé Raillanne, hélas, ne quittait jamais son élève. Maintenant Beyle couchait près de lui, rue des Vieux- Jésuites, dans une chambre au fond de la cour ?. Cette chambre était « humide, obscure », et le soleil n’y « donnait jamais ». Sa seule consolation était de voir, du petit escalier qui rejoignait l’escalier principal, s’agiter à quarante pieds de terre les hautes branches d’un tilleul : ce bel arbre évoquait à l'imagination du jeune prisonnier un grand jardin que cachaient les murs. Mais aucune fenêtre ne donnait de ce côté, et l'enfant n’apercevait, dès le matin, que les parois crasseuses de la lugubre cour.
L'abbé Raillanne avait des goûts idylliques ; il élevait des serins et faisait pousser des orangers. Les serins, enfermés dans une immense cage 5, étaient logés dans la chambre de son élève ; les orangers, moins encombrants (ils avaient quelques pouces de haut), formaient l’ornement de la sienne.
« Au point du jour... ces diables d'oiseaux » réveillaient l'enfant. Il regardait voltiger « tristement, loin du soleil », cette « trentaine de pauvres serins », esclaves comme lui.
4. Id., 95-96. Ces promenades se faisaient, hors des remparts, dans ce qu'on appelle à Grenoble l'Ile verte, simple presqu'île enveloppée par une branche de l'Isère, au milieu d’un cirque admirable de montagnes.
2. Sur le manuscrit d'Henri Brulard, Stendhal a tracé un plan très détaillé de sa chambre et de celle de son maître. (Cf. plus haut, p. 67.)
3. Elle avait six pieds de haut et neuf de long (H. Br., I, 93). Sur le plan, elle tient autant de place que le lit. Beyle s’indigne, quarante ans plus tard,
de ce voisinage peu hygiénique.
« Bientôt après » il entendait « la pelle de l'abbé qui arrangeait son feu » dans la chambre voisine : désagréable rappel d’une présence odieuse. Même la minutie que cet homme méthodique mettait à toutes ses besognes exaspérait l’enfant. Il reconnut plus tard, assure-t-1l, qu’un feu bien fait était le propre des jésuites.
Au moins les oiseaux amusaient-ils Henri Beyle !; mais ces orangers ridicules étaient la source de tracas infinis. Si l’enfant mangeait son pain trop près d’eux, l’abbé Raillanne, qui avait réservé pour ses plantes et ses serins toutes les tendresses de son cœur, devenait furieux, car 1l « prétendait que les miettes qui tombaient de notre pain bis attiraient les mouches, lesquelles mangeaient ses orangers ? ».
Histoires amusantes, dans leur vérité puérile, mais que Stendhal raconte sans ironie, la rage au cœur.
De bon matin Henri Beyle se mettait au travail, sur une grande table placée dans la chambre de l’abbé. Puis, seul moment heureux de la journée, on allait dîner chez le grand-père Gagnon. « Comme une heure un quart sonnait à Saint-André », le dîner finissait, « et à deux beures il fallait quitter le beau soleil de la place Grenette pour les chambres humides et froides » de la rue des Vieux-Jésuites.
Cela dura des mois. La rage sombre du petit prisonnier s’exaspérait ; « je faisais des projets de m’enfuir, mais où prendre de l’argent 8 ? »
Un arrêté révolutionnaire délivra Beyle enfin 4 L’abbé Raillanne fut emprisonné, et, quand on lui rendit la
1. « Quand ils nichaient, l’abbé les nourrissait avec des jaunes d'œuf, et de tout ce qu'il faisait cela seul m’intéressait. » (H. Br., I, 93.)
2. « L'abbé se mettait en colère calme, sombre et méchante », dit Stendhal. (Id., 94.) Je croirais difficilement, comme le prétend Colomb, que l’abbé Raillanne ait frappé son élève. Stendhal s’en fût souvenu. Mais Colomb, dans sa biographie, démarque trop souvent la Vie d'Henri Brulard, qu'il avait mal lue. Il ne faut le croire que s’il rapporte des souvenirs évidemment personnels.