L'ÉDUCATION DE LA HAINE
« Ce sont ies passions fortes qui, nous arrachant à la paresse, peuvent seules nous douer de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité d'esprit. »
(Helvétius, De l'Esprit, III, 7.)
« Peut-être la dureté et la ruse fournissent-elles des conditions plus favorables pour l’éclosion des esprits robustes et des philosophes indépendants que cette bonhomie pleine de douceur et de souplesse, cet art de l’insouciance que l’on apprécie à juste titre chez les savants. »
(Nietzsche, Par delà le Bien et le Mal, 74.)
C’est ainsi qu'entre Séraphie, Chérubin Beyle et l’abbé Raillanne, Stendhal reçut, tout petit, la forte éducation de la haine. Elle lui fut pleinement bienfaisante.
A dix ans cet enfant est déjà lui même ; il sait vouloir ; il juge et condamne les siens. Sans peur, sans faiblesse, tout seul contre ces grandes personnes, il lutte, et s’exaspère dans la bataille, loin de s’amollir et de céder. Et ce sera lui-même, à la fin, qui triomphera. Il se fera hbre : à quinze ans il choisira sa vie.
Mais libre, ne l’a-t-il pas toujours été, puisqu'il a conquis, dès qu’il a su penser, cette indépendance intérieure qui est le signe des forts? Il a déjà le douloureux courage de vivre presque isolé, préludant ainsi, dès son enfance, à la solitude qui sera celle de sa maturité et de sa vieillesse. Il est seul dans sa famille comme il le sera dans la société, comme il le sera dans la littérature. Il forme un petit
monde indépendant à l’âge où l'enfant est d'habitude tout mêlé encore à la vie de la famille, comme une cellule dans un organisme. Ces liens de la vie et du sang, Henri Beyle, par la haine, les a coupés tout petit.
Déplorable à bon droit aux yeux d’un père de famille, cette indépendance agressive est pour nous le signe très rare d’une originalité précoce, et c’en est aussi la cause.
Elle accoutuma dès le principe Henri Beyle à se détacher de l’opinion des autres 1. Dès l’abord, il refuse, déteste les idées que son père lui veut inculquer. Il en cherche « le ridicule ? ». Au lieu de débuter par la croyance et de n’apprendre que tardivement l'esprit critique, c’est à critiquer qu’il s’exerce de prime-saut. Exercice prématuré sans doute, mais singulièrement brave et fortifiant.
L'enfant y prendra, c’est vrai, le goût des négations hâtives, et la manie des paradoxes. Mais aussi quel juste mépris des idées toutes faites, de tous les préjugés qu’on impose, et qui ne s'imposent pas. Il les rejette allègrement. [l n’a aucun respect intellectuel.
Il n'aura même pas celui de la morale courante. À vrai dire, il n’en acceptera aucune. C’est ici bien moins affaire de raisonnement que de sentiment. Pour s’être trop tôt révolté contre les prédicateurs domestiques qui lui enseignaient leur morale, Beyle a perdu tout enfant cet instinct qui forme, par delà leur réflexion, la morale de la plupart des hommes. Séraphie, Chérubin, Raiilanne, l’ont dégoûté de la vertu ?.
1. On sait jusqu'où ira plus tard ce détachement. Beyle en fera une doctrine et en tirera vanité. Il écrira à vingt ans : « Plus je deviens différent des autres. plus je m’approche du vrai bien. Il faut m’accoutumer à ne m’estimer qu’autant que je serai blämé. » (Znédit, pluviôse an XI ; Bibl. de Gren., R 5896.)
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3. Et plus particulièrement de cette vertu chrétienne, la chasteté. (Voir Journal d'Italie, 118, 119.)
En revanche les iniquités dont il se croyait victime développèrent en lui le sentiment de la justice : « Je ne me rappelle plus l’origine du sentiment du juste, qui est fort vif en moi. C'était non pas comme à moi désagréables, mais comme injustes, que les arrêts de ma tante Séraphie, appuyés par l’autorité de mon père, me faisaient verser des larmes de rage. Deux ou trois fois la semaine, je passais une heure à me répéter à voix basse: «Monstres! Monstres! Monstres!»
Rousseau plus tard, et Montesquieu, lui enseigneront une vertu qui n'avait avec celle de Chérubin et de Séraphie nul rapport. linela pratiqua d’ailleurs point.
Aussi bien que respectera-t-1l? Le respect sera, je crois, le sentiment le plus ignoré de Stendhal. Aura-t-il celui des institutions sociales? Mais l’enfant qui apprend aussi jeune à mépriser l’autorité de son père et de son maître se prépare mal à vénérer plus tard l’autorité des gouvernements. [Il restera partout un indiscipliné. Il ne connaîtra pas plus la docilité du fonctionnaire qu’il n’a connu celle de l'élève ou celle du fils. En revanche, grâce à pareille âme de révolté, il saura, dans ses ouvrages, parler hbrement des hommes, des institutions et des mœurs devant lesquels s’inclinent les autres. Aucun scrupule gênant ne l’empêchera de trouver la vérité, ni d’oser la dire.
Conséquences éloignées de cette haine puérile ; il en est de plus proches. La haine, comme l’amour, a des cristallisations singulières. Parce que Beyle déteste son père, sa tante, et son précepteur, 1l détestera Grenoble, par contagion. Ce déplaisant trio va lui salir sa ville natale. « Tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur ; non, horreur est trop noble, mal au cœur 1... »
Cette haine pour Grenoble décidera de sa vie. Dès le temps de l’abbé Raïllanne, il songe à fuir. À dix-sept ans, il s’échappera enfin de ce pays odieux. Et, pour avoir tout enfant considéré la ville natale comme une geôle, il ne sera jamais, ainsi que tant d’autres, retenu, ou du moins ramené, dans sa petite patrie. Avant même de l'avoir quittée, Beyle est déjà un déraciné.
En même temps que la ville, il a pris en aversion cet esprit bourgeois qu’il confond avec elle, c’est-à-dire « tout ce qui est bas et plat sans compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie 2... » Par haine de Grenoble et des bourgeois qui l'y ont élevé 5, il sera plus tard, à sa façon, une sorte de bohème étranger à la société où il vit, et il pillera sans vergogne les jouissances qu'il y pourra trouver. Comme un intrus dans la eité, il
42H. Br, 1,110:
2, H. Br., I, 110. — Cf. 115. « .. je... suis... resté... dégoüté pour le reste de ma vie des bourgeois, des jésuites et des hypocrites.. » C£. encore 24.