H. Br., I
à la méchanceté imaginaire des autres par une haine sournoise et rageuse. « J’exécrais tout le monde », a-t-il écrit.
Henri Beyle ne se dépouilla jamais tout à fait de sa misanthropie d'enfant. Il en garda au fond du cœur quelque chose de malheureux et d’aigri. Cette vieille rancune contre les hommes, qu’il avait prise tout petit, lui revint toujours, par accès, comme un mal invétéré. Elle troubla les meilleures joies de sa vie. Au milieu des abandons les plus confiants, avec la brusquerie d’un caprice mauvais, une défiance ironique et cruelle surgissait du fond de lui-même. Il ne savait pas plus s’en défendre que la cacher aux autres. Ainsi lui arriva-t-1l de gâter des amitiés qui s’offraient, des amours qui s’étaient donnés déjà. Ce fut là le détraquement profond de sa sensibilité.
De telles bizarreries parurent inexplicables à tous ceux, amis ou lecteurs, qui ignoraient sa douloureuse enfance de soupçons et de haine !. Ils lui reprochèrent. son mauvais caractère, et ne surent pas reconnaître en Stendhal un tendre qui a mal tourné.
Misanthrope et défiant, Beyle prit l'habitude de ne jamais dire à personne le meilleur et l’essentiel de lui- ‘même. Qui a peu de confiance dans les autres ne donne en pâture à leur malignité que le moins possible de sa vie profonde ; il livre bien ses théories et ses idées, mais ne laisse rien voir de son cœur.
Le silence ne suflit pas encore. Le meilleur moyen de n'être pas victime des hommes, n’est-ce point de les faire vos dupes? Si l’on vous croit un cœur sec et méchant,
4. Romain Colomb, d'habitude moins perspicace, mais qui avait connu Beyle enfant, a bien su discerner cette influence de son éducation sur son caractère : «… on préféra l'éducation privée à l'éducation en commun. De là, peut-être, ces défauts de caractère et ces accès d'irritabilité qui, chez Beyle, ont voilé si souvent de rares qualités... » — « Cette lutte de tous les instants entre les désirs de l'enfant et les volontés absolues de ses parents imprima une fâcheuse direction aux sentiments de Beyle ; la défiance devint insensiblement une habitude de son esprit; jamais il n'a pu s’en débarrasser complètement ; la crainte d'être trompé venait trop souvent se mettre en tiers dans ses relations les plus intimes, et leur enlevait ce qu’elles ont de plus doux, la confiance poussée jusqu’à l'abandon. » (Notice, VIII, IX.)
on ne pensera point à salir les illusions tendres dont vous faites votre vie secrète. Et Beyle mettra un masque de comédie sur une âme tragique.
C’est ainsi qu’enfant, adolescent, vieillard, Beyle jouera toujours son rôle ; le masque ne se lèvera jamais, ni devant la foule, cela va de soi, ni même devant les amis, sauf deux ou trois, les plus discrets et les plus silencieux. Et ce rôle, Stendhal le continuera pour la postérité. Aujourd’hui encore, combien de critiques ne voient que le costume et l’attitude de scène, et s’acharnent contre ce Stendhal, qui n’est que la caricature volontairement fausse du véritable Henri Beyle. Mais si Beyle, dissimulé dans sa famille, impénétrable à ses amis, a encore trompé, cinquante ans après sa mort, quelques-uns de ses historiens, c’est Chérubin Beyle, c’est Séraphie, c’est l’abbé Raillanne qui en sont cause. L'enfant qui ferma devant eux les secrets de son cœur n’osa plus jamais être tout à fait franc avec personne. Il était devenu, grâce à eux,
l’être le plus « sournois ! ». Avec quelques atténuations, il le resta.
De la misanthropie, de la défiance, une espèce d’hypocrisie, ce sont les fruits amers de la haine. Mais cette haine eut pour Beyle une conséquence plus heureuse. Elle lui apprit à réfléchir et à observer.
Tout enfant, refoulé en lui-même, il médite ; durement heurté par les choses et les hommes, il les regarde d’un regard sans illusion. La souffrance ne peut être distraite comme le bonheur. Il sait donc voir le monde avec le prudent mépris qui convient pour le bien voir. L’âpreté de lexpérience est déjà dans ce regard candide. Les laideurs du réel lui apparaissent avant ses beautés. Il est même porté à les exagérer. N'importe, cela fera de lui l'observateur précoce de la nature humaine, le psychologue si tôt averti, qui apparaît dès les premières pages du Journal. Mais il ne faudra plus être surpris que le réalisme de Stendhal manque parfois de sérénité ; qu’il
AHENDr NEA ONE
outre et qu'il noircisse ; qu'il paraisse souvent dur et sec : l’auteur du ÆRouge avait appris lui aussi, comme Julien Sorel, à connaître les hommes, dès son enfance, par la douleur et par la haine.
La haine, ce qui est assez naturel, rendit Stendhal méchant. Mais il n’est pas moins vrai de dire qu’elle le rendit en même temps plus sensible et plus tendre.
Nous le savons déjà, ses rancunes lui venaient de son cœur trop aimant. Mais, par une réaction naturelle, cette haine, produite par une sensibilité trop vive, va l’aviver encore ; elle va surtout lui donner une profondeur et une finesse, qui, sans elle, lui auraient peut-être manqué.
« Haïr n’est pas un plaisir, a écrit Beyle dans Racine et Shakespeare 1... c’est une peine, et une peine d’autant plus vive, qu’on a plus d'imagination ou de sensibilité. » Il a donc souffert de sa jeune haine. Que cette souffrancelà l’ait rendu meilleur, je n’en crois rien. Mais elle exerça tout au moins son âme ; elle ne laissa point s’endormir dans l’apathie un cœur inoccupé ; elle le remplit de passions amères, au temps où les enfants n’ont d'habitude d’autres joies que leurs jeux, et d’autres douleurs que le travail. Déjà le deuil de sa mère avait donné à Beyle l'expérience de la mélancolie. La haine vint ajouter à cette souffrance une souffrance nouvelle : celle-ci était une rage inassouvie et silencieuse, un dégoût furieux, et surtout le désespoir d’être faible et petit, toujours vaincu. À cette excitation sans trêve, Beyle se fit une âme plus tendue et plus vibrante.
La haine agissait encore par son contraste : plus cet enfant s’exaspérait dans le désir de la vengeance, mieux 1l était préparé à sentir délicieusement les émotions les plus douces. Comme la mort, la haine est un singulier excitant
1 /PIJET.
à l’amour, et surtout si la haine est survenue en intruse dans un petit cœur affectueux qui ne la demandait pas.
On peut donc penser que, dans ces quelques années dures et desséchées de la tyrannie Raïllanne, perfectionnée par Séraphie, Henri Beyle apprit à mieux sentir comme il est bon d’être aimé et d’aimer. Nous le verrons, en de brèves tendresses enfantines, chercher un bonheur qui lui semblera si vif parce qu’il ressortira sur un fond d’amertume et de haine.
Enfin si, par défiance des autres, il garde toujours avec jalousie le secret de ses émotions, elles resteront, par là, plus personnelles ; ne se racontant pas, elles emprunteront moins à la banalité des émotions publiques. Le reflet des amours vulgaires n’en gâtera point la nuance.
Aïnsi la haine, qui avait préparé son cœur à sentir plus fortement et plus finement, lui apprit encore la pudeur et le mystère de la passion. Il lui doit donc quelques-unes des jouissances les plus rares de sa vie amoureuse. N'y
avait-il pas là de quoi pardonner beaucoup à l’abbé Raillanne?
Une formation précoce de la volonté, le courage de vivre seul en face de soi-même, une âme libre chez un enfant de dix ans, l'habitude prématurée de ne respecter aucune tradition, aucune autorité, aucune croyance, un développement étrange et rare de l’esprit critique : — par ailleurs le dégoût de sa ville natale, le besoin, dès son enfance, de s'évader hors de cette existence bourgeoise et plate, et, en attendant, une âme pleine de chimères romantiques ; — plus encore que le jugement ou l’imagination, une sensibilité profondément altérée, une inguérissable défiance étendue à tous, et, de peur d’être dupe et victime, la résolution de se masquer à jamais pour jouer son rôle devant les hommes; — avec une expérience trop prompte des plus amères réalités, l'habitude de les observer; — enfin, par un effet contraire, la haine avivant la sensibilité, et l’affinant : — cet ensemble si disparate
d’idées et de sentiments, n’est-ce point en quelque façon tout Stendhal? Et si vraiment nous avons pu reconnaître, dans chacun de ces phéromènes moraux, un effet de la haine, n’avons-nous pas le droit de penser que, grâce aux âpres rancunes provoquées inconsidérément dans leur élève par Séraphie, Chérubin Beyle et l’abbé Raillanne, ces trois tyrans scrupuleux, mais bornés, transformèrent sans le vouloir et créèrent Stendhal 1 ?
1. Il l'a très bien compris lui-même : « L’indignation que j'ai ressentie dès mon enfance et au plus haut point... m'a créé, en dépit d’eux, le caractère que j'ai.» (H. Br., I, 225.)
Un compatriote de Beyle, l’illustre constituant Mounier, subit, comme lui, l'influence aussi prématurée que profonde d’une éducation trop dure ; il eut aussi son abbé Raillanne : « La sévérité démesurée de cet ecclésisatique fit fermenter dans l'âme de son élève [Mounier avait huit ans]. les premiers germes de la haïne qu'il porta toute sa vie à l'injustice et à l'oppression. » (Notice historique sur J.-J. Mounier, en tête de son livre : De l'influence attribuée aux philosophes… sur la Révolution de France, Paris, 1822, in-8°, IX-X.)