‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 74 sur 369 · L'AME PROFONDE · texte numérisé non relu

L'AME PROFONDE

Lambert. — Le voyage aux Echelles.

« Tout homme distingué fut d’abord, à ses premiers pas dans la vie, un enthousiaste ridicule ou un infortuné,. »

(De l’amour, 236.)

Les circonstances de sa vie avaient rendu Beyle haïssant ; mais sa nature l’avait fait sensible. On en a vu déjà, depuis sa première enfance, et jusque dans ses haïines, mainte fois la preuve. Cette sensibilité secrète, qui seule permet d'expliquer profondément ce caractère compliqué, reparaît, çà et là, au cours de son adolescence, dans quelques épisodes où cette petite âme obseure semble se découvrir et s’illuminer pour un instant.

Pendant les années qui suivirent la mort de sa mère, Henri Beyle vécut inconnu ou méconnu des siens. En la perdant, il avait perdu son unique confidente ; il était entré dans la solitude 1.

« Je n’avais jamais pu pleurer à la mort de ma mère.

1. Dans le livre profond et exquis où M. Romain Rolland a fait la psychologie d’un enfant, à quelques égards assez semblable à Henri Beyle, je retrouve chez son héros Jean-Christophe le même isolement volontaire :

«Christophe se repliait donc en lui ; et, sans juger les siens, il sentait un fossé entre eux et lui. Il s’'exagérait sans doute ce qui les séparait ; et, malgré leurs différences de pensées, il est bien probable qu’il se fût fait comprendre, s’il avait réussi à leur parler intimement. Mais chacun sait qu’il n’est rien de plus difficile qu'une intimité absolue entre enfants et parents, même quand il y a des uns aux autres la plus tendre affection... » (Jean-Christophe, le Matin, 16.)

Je ne commençai à pouvoir pleurer que plus d’un an après, seul, pendant la nuit, dans mon lit 1 »

Qui aurait pu consoler ce petit orphelin pitoyable? Son père, Séraphie ? il les croyait acharnés à le faire souffrir ; il avait « le cœur ulcéré par tant de méchancetés ? ». Son grand-père Gagnon, sa tante Elisabeth? Son grand-père, sans doute, « n’aimait au monde » que sa fille et son petit-fils. « J'étais le seul être, dit Beyle, à qui il voulût parler... de cet être chéri 3. » Ce triste et tendre souvenir rapprochait le vieillard et l’enfant. Mais il était tout de même trop vieux, et Beyle avait horreur de « tout ce qui était vieux 4». D'ailleurs cet épicurien sceptique et las ne pouvait suflire au cœur de son petit-fils. Enfin Beyle respectait trop le docteur Gagnon pour l’aimer à son aise. Il respectait davantage encore sa tante Elisabeth. Cette vieille demoiselle héroïque ne pouvait évidemment se prêter à une chaude et naïve affection 5. Ce petit cœur jeune, ardent, plein de vie, débordait de tendresse inutile.

Dans ce dénuement, pour n’être pas tout à fait privé d’aimer, Beyle commence comme il finira. Faute d’hommes, 1l s’attache à quelque animal familier. A la veille de sa mort, deux chiens consoleront sa tristesse « de n’avoir rien à aimer 6 ». Tout enfant, il s’éprend d’une grive, qui sera pour un temps sa seule amie : « Sévèrement séparé de tout être de mon âge, ne vivant qu'avec des vieux, cet enfantillage avait du charme pour moi 7. » |

Beyle pourtant n’éprouvait de félicité parfaite qu’à la cuisine. Le goût de tous les enfants pour les domestiques 8

MAR Br STI . Id., 295.

nd, 130:

. Id., 107. Il semblait à Beyle « toujours... avoir quatre-vingts ans » (35). . «.…. ma tante Elisabeth, pour laquelle j’eus toujours le plus profond respect, un respect si profond qu’il empêchait mon amitié d’être tendre...» (H. Br., 1229)

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