‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 81 sur 369 · H. Br. (éd. Stryienski), 144, note · texte numérisé non relu

H. Br. (éd. Stryienski), 144, note

* J’ai pu en faire l'identification grâce à la courtoise affabilité de M. l'abbé Dumollard, curé des Echelles, et aux très précieux souvenirs qu’a bien voulu me communiquer M. le comte Bonne de Savardin, dernier descendant de cette famille dont Beyle parle longuement, et toujours possesseur de ce domaine de

Berlandet, où se déroulent quelques épisodes champêtres d'Henri Brulard. Je tiens à leur dire ici toute ma gratitude.

âme sensible jusqu’à l’anéantissement et la folie? ce bonheur ravissant, pur, frais, divin, un souvenir céleste 1... »

Beyle essaie pourtant de nous redire les plus infimes circonstances de cette excursion familiale : « Ce fut un bonheur subit, complet, parfait, amené par un changement de décoration. Ce voyage 2... fit disparaître à jamais Séraphie, mon père, le rudiment, le maître de latin, la triste maison Gagnon de Grenoble, la bien autrement triste maison de la rue des Vieux-Jésuites.…. » Et Beyle se mit à aimer toutes les figures nouvelles au milieu desquelles il se trouvait, avec toute la force de sa haine pour ceux qu’elles lui faisaient oublier 8.

Les amours de Stendhal seront ainsi faits, bien souvent, de ses antipathies passionnées ; ils apparaîtront comme le revers de ses haines. Plus tard Grenoble lui fera adorer Milan, et la Restauration Bonaparte.

Aujourd’hui, par haine de Séraphie, il adore sa jeune tante Gagnon 4; rien de plus naturel. Ce qui le paraît

4. H. Br, 1, 156, 157, 158. — Beyle indique que ce long chapitre fut écrit en deux heures et demie, avec une hâte fébrile dont l’écriture ne porte que trop la preuve.

2. Beyle lui-même s’est efforcé, mais un peu confusément, d’en trouver la date. Essayons de préciser mieux que lui.

Il remarque que les Echelles étaient alors pays étranger ; donc la Savoie n’avait pas encore été conquise par le général Montesquiou. Or le général Montesquiou prit la Savoie, en quelques jours, dans l’automne de 1792. Ceci donne bien une date extrême.

D'autre part, note Stendhal, ce voyage eut lieu « après que les royalistes se sauvent de Lyon », car il y avait aux Echelles une Lyonnaise émigrée. — L’émigration avait commencé de si bonne heure à Lyon que je ne vois rien d’utile à tirer de ce rapprochement.

Mais de toute façon le voyage de Beyle doit se placer entre 1790 et 1792. Son oncle en effet s’est marié le 4 janvier 1790, sa mère meurt à la fin de la même année. Postérieur à ces deux événements, ce voyage si heureux n’a pu suivre de trop près la mort d’'Henriette Gagnon. Il n'eut donc pas lieu, comme il le dit, en 1790 ou 1791, mais en 1791 ou 1792. Beyle avait huit ou neuf ans.

3. Cf. Le Rouge et le Noir, I, 50 : « .… la présence d’un père despote et rempli d'humeur » avait « gâté aux yeux de Julien les campagnes des environs de Verrières. À Vergy, il ne trouvait point de ces souvenirs amers... »

4. Cécile-Camille Poncet, que Romain Gagnon avait épousée le 4 janvier 1790. (J'ai relevé l'acte de mariage dans les archives de la paroisse des Echelles.) Notons à ce propos avec quelle invraisemblance Beyle accuse son oncle d’avoir émigré. S’il alla vivre aux Echelles, c'est tout bonnement parce que la famille

moins, c’est qu’elle fût pour lui | « objet du plus ardent désir 1 ». Beyle a vraiment la manie de l'inceste. En récompense, il lui prête « une sensibilité vraie », et la compare « à ces charmantes femmes de Chambéry... si bien peintes par J.-J. Rousseau. »

D'ailleurs laquelle de ces jeunes femmes n’adora-t-il point? et la sœur de sa tante ?, « la beauté la plus fine », le « teint le plus frais » ; et Fanchon, la bonne, qui était bien « la meilleure et la plus gaie des filles », et dont il fit son « amie intime. » Plus tard il avouera son goût pour les filles d’auberge. On voit combien cet amour des servantes fut précoce.

Henri Beyle déjà s'intéresse avant tout aux femmes. Dans ce village privilégié, elles étaient toutes, à l'entendre, pleines de la grâce la plus piquante.

Touchante illusion ! C’est tout simplement qu’on l’a bien accueilli $, et que la maison est joyeuse. Au milieu de cette allégresse qui lui était aussi nouvelle qu’un verre de vin à un buveur d’eau, le petit Beyle s’excite, s’exalte, et, tout en ( dévorant des yeux » sa « Tatan Camille », il s’éprend d’une « demoiselle », et se fâche, car elle « avait bien traité un rival de vingt ou vingt-cinq ans ». On s’amusa de sa fureur jalouse 4.

Si prompt à l’amour et à la passion, ce bambin redevient pourtant, grâce au bonheur, l'enfant doux et facile qu'il aurait pu rester toujours. Son oncle découvrit un innocent mensonge qu’'Henri Beyle, déjà un peu gascon, et entraîné par l'ivresse de plaire, s’était un jour permis ;

de sa femme y habitait, et la date même du mariage explique commentStendhal, dans ses souvenirs confus, se rappelant le départ de son oncle au début de la Révolution, a supposé qu'il avait émigré.

1. « Un ou deux ans avant ce voyage, près du pont de Claix,... j'avais entrevu un instant sa peau blanche à deux doigts au-dessus des genoux, comme elle descendait de notre charrette.… » (HSBr 572)

2. Suivant une habitude que nous lui connaissons, que son oncle faisait l'amour avec elle, — et même a

3. €... tout le monde [lui]. souriait comme à un enfant rempli d'esprit. » (1d., 159.) Déshabitué de tendresse, pareil accueil le remplit d'enthousiasme.

4. Ne rappelle-t-elle point les amours enfantines d’un contemporain de Beyle, comme lui furieusement passionné, comme lui âpre et tendre, ennemi de Grenoble, leur commune patrie,

Beyle se hâte de supposer vec la femme de chambre.

comme lui — le romantique Berlioz ?

il le gronda : « Comme je l’aimais, je m’attendris, et la leçon me fit une impression profonde 1. »

De ce roman délicieux que Beyle avait vécu pendant quelques jours aux Echelles, il rapporta dans le triste Grenoble une vision tendre, riante, idyllique. Parmi les vieilles pierres tristes et les vieilles gens moroses qui l'avaient repris, 1l revoyait sans cesse le pays où il avait été heureux, « la grotte ? » dont « les gouttes silencieuses » tombaient « du haut des grands rochers », mais surtout «les immenses hêtres » des bois de Berland et leurs précipices 3. Parce qu’elles accompagnaient de chers souvenirs, ces images de la nature lui semblèrent délicieuses. Il les trouva belles parce qu’il les aimait. Et ce fut ainsi sans doute qu’il découvrit pour la première fois le charme pittoresque des forêts et des rochers. On ne Juge pas en artiste à neuf ans. Mais Beyle, qui sentira fort bien la nature, la sentira-t-il jamais autrement que cette première fois? N’y mêlera-t-il pas toujours son cœur?

€ Le bruit du Guiers, torrent qui passait à deux cents pas devant les fenêtres de mon oncle, devint un son sacré

1. H. Br., I, 163-164. Beyle fait à ce propos une réflexion pénétrante : « Je frémis en y pensant : si Séraphie eût eu la politesse et l'esprit de son frère, elle eût fait de moi un jésuite. »

2. Connue maintenant de tous les touristes. Mais Beyle la vit dans sa grandeur sauvage, heureusement dépourvue de cette galerie de fer qui la rend aujourd’hui accessible et la gâte.

3. Le premier éditeur d'Henri Brulard avait confondu Berland et Berlandet. Berlandet est encore aujourd’hui le nom d’un domaine appartenant à la famille Bonne de Savardin, « à dix minutes des Echelles ». C’est là que « Bonne l'aîné» donna cette « fête charmante avec des gâteaux et du lait » que raconte Stendhal (4. Br. I, 159, 160). Ce Berlandet se trouve sur la rive droite du Guiers. Berland est au contraire un hameau situé de l’autre côté de la rivière («rive gauche du Guiers, près le pont Jean-Lioud », écrit lui-même Stendhal : id., 162).

Le paysage de Berland a bien tout le romantisme qui convient aux scènes épiques placées par Stendhal sous ces « immenses hêtres ». On est sur le versant de la montagne, dans un vallon de frais pâturages, isolé au-dessus de la plaine invisible ; et devant soi l’on voit monter les falaises qui frappèrent l'imagination de l'enfant, — de hautes falaises à pic, grises, rugueuses, tachées de taches fauves. Leur crête plonge dans les nuages la dentelle mince, aiguë et noire de ses sapins. À leur pied monte d’un seul mouvement, comme une grande houie immobile, une sombre forêt, qui va se coller au flane du roc nu.

En face de ces escarpements farouches, dans le grand silence de ce vallon solitaire, on entend parfois chanter le rossignol.

pour moi, et qui sur le champ me transportait dans le ciel 1, »

Ce décor romantique que l’enfant porte dans sa mémoire, il en trouvera bientôt l’emploi. Comme Jean-Jacques, il va le peupler « d’êtres selon son cœur ». Il y mettra les héroïnes de ses lectures, les amoureuses de son imagination. « Sous les bois de Berland je plaçai les scènes de l’Arioste..…., tous les enchantements d’Ismen ? de la J'érusalem Délivrée 3. »

Ce voyage aux Echelles fut donc pour Beyle un des grands souvenirs de son existence, une joie tellement infinie qu’elle lui semble compenser dix années d’infortune : «.. peut-être que tout le malheur de mon affreuse vie de Grenoble... a été un bonheur, puisqu'il a amené le bonheur, que pour moi rien ne peut surpasser, du séjour aux Echelles et du séjour à Milan du temps de Marengo 1. »

Mais pour nous, qui cherchons à pénétrer l’âme singulière de Stendhal, cet épisode nous apparaît comme une de ces expériences privilégiées, où se découvre quelque vérité essentielle. La sensibilité et l'imagination de Beyle enfant s’épanouissent, avèc une plénitude vraiment unique, dans cette crise de bonheur fou.

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