Henri Brulard, chapitre XIII
4. Le petit bourg des Echelles, séparé de Grenoble par le massif de la Grande- Chartreuse, formait alors l'extrême frontière de la Savoie, encore piémontaise. En franchissant le ruisseau du Guiers pour aller voir son oncle, Beyle mit ainsi
dans le ciel, tout y fut ravissant pour moi... Tout fut sensations exquises et poignantes de bonheur dans ce voyage, sur lequel je pourrais écrire vingt pages de superlatifs 1... » Et voici qu’en se rappelant le passé le vieux Beyle s’émeut ; il retrouve la fièvre de son enfance : « Je suis si absorbé par les souvenirs qui se dévoilent à mes yeux que je puis à peine former mes lettres 2... Les phrases me manquent... Où trouver des mots pour peindre le bonheur parfait goûté avec délices et sans satiété par une
pour la première fois le pied sur le sol italien. C’est donc en Italie, comme il convenait au bon ordre de son existence, qu’Henri Beyle à neuf ans découvrit la félicité parfaite.
Cette félicité était surtout le bonheur d’un écolier en vacance. Mais le paysage nouveau qui avait encadré ces joies inédites leur demeura uni dans son souvenir, et, à cause d’elles, devint pour l’enfant une image inoubliable. Or, par un hasard heureux, ce petit pays, que Beyle aurait aimé en toute occurrence, se trouva mériter en effet son amour par son originale et fine beauté. Et Beyle ne gâta point son goût par un premier choix malheureux.
C’est un village naïf et gracieux, délicatement posé au penchant d’une colline, sur les bords du Guiers, un torrent assagi dont les eaux vertes mirent en chantant les balcons de bois des maisons, leurs grands toits ombreux et leurs tuiles rouges. Alentour des prairies d’un coloris vif et clair couvrent la plaine jusqu’au pied des hautes falaises boisées de la Chartreuse. Ces rochers nus, ces sombres forêts qui barrent tout un côté du ciel, mettent un accord mélancolique et grave dans la symphonie pastorale de ce paysage aimable, idyllique et rustique, tout à fait dans le goût de Jean-Jacques.
Quand on a franchi le pont qui, dans ce temps-là, formait la frontière de la France, une des premières maisons que l’on rencontre sur la gauche, à l'ombre de l’église, est celle où vivait, chez sa belle-mère Mme Poncet, Romain Gagnon nouvellement marié. C’est une grande maison campagnarde, aux nombreuses chambres, faites pour abriter parents, enfants et amis. Rien ne semble avoir changé de ces chambres, lambrissées encore de boiseries Louis XV, et dont l’une offrit un asile au petit Bevle, il y a 120 ans. L’extérieur de la maison a été un peu modifié. La pittoresque galerie de bois, et le grand toit qui couvrait d'ombre la façade, à la mode du pays, ont été démolis. Mais la digue en énormes pierres frustes traverse encore « obliquement » le grand jardin, au bout duquel, à deux cents pas, bruit et luit toujours au soleil le petit torrent.
Cette maison « délicieuse » qui était alors «le quartier général de la gaîté », que remplissaient des femmes aimables, et où régnait ce don Juan de Romain Gagnon, est aujourd’hui le presbytère *,.