APRÈS LA TYRANNIE RAILLANNE
La vie familiale. — Le maître Durand et la culture latine. — La ruse.
Après le départ de l’abbé Raillanne, la triste vie avait continué. Si la figure inflexible et odieuse du maître avait disparu, Séraphie restait, tracassière, énervée, énervante. À cause d’elle l'enfant vivait dans une surexcitation agressive. Et Chérubin Beyle demeurait aussi. A l’autorité contestée de Séraphie il apportait l’appui de sa volonté mesurée et immuable. Entouré de la sollicitude inquiète, de la bienveillance insupportable de tous les siens, l’enfant s’irritait sourdement, mais se soumettait encore. Il était seul.
Ennuyé et sombre comme un petit prince qu’on ne laisse pas se commettre avec des camarades !, Henri Beyle n’avait pour consolation que la bonté de son grandpère et de sa vieille tante.
Le docteur Gagnon n’aimait pas les scènes ; sa tranquillité lui était plus précieuse que tout ; c'était un sage. S'il blâmait sans doute l’éducation trop étroite donnée à son petit-fils, il ne se mêlait pas d'intervenir. À peine parfois un mot discret, pour qu’on permit à l’enfant quelque plaisir. Mais Séraphie protestait et jetait les hauts cris ; Chérubin Beyle acquiesçait gravement ; et le grandpère, ironique et las, n’insistait point ?. Stendhal nous assure qu’ (1l se faisait de vifs reproches de ne pas montrer les dents % ». Mais qu’en sait-1l?
Laissant aux autres les tracasseries de l’éducation, il se réservait la culture de ce jeune esprit. Il aimait à causer avec l’enfant. Il y mettait cette bienveillance délicate, amicale et paisible, qui était sa manière habituelle. Et ces libres entretiens, qui s’élevaient tout de suite aux préoccupations désintéressées de la littérature et de la science, devaient être pour Henri Beyle le meilleur de son instruction. Il se forma ainsi prématurément ; il apprit à réfléchir, à vivre la vie intérieure de l'esprit, à un âge où les enfants, hors des heures d’études mnémoniques, n’ont qu’une petite vie animale et sensuelle.
Si bien qu'ici encore on ne peut point ne pas être reconnaissant à Chérubin Beyle et à Séraphie. S'ils eussent laissé Henri Beyle vivre comme tous ceux de son âge, il aurait eu sans doute moins de goût pour les graves entretiens de son grand-père ; à ce « camarade sérieux » et instructif, il aurait apparemment préféré des camarades plus jeunes et plus amusants. Qui sait tout ce qu’il y aurait perdu?
Mademoiselle Elisabeth Gagnon ne se mêlait pas plus
1. C'est du moins ce qu'il affirme. Mais j'ai quelques doutes. Son cousin
Romain Colomb était, nous le savons, son camarade d'enfance. Cela faisait au moins un.