‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 85 sur 369 · Id · texte numérisé non relu

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que son frère de la discipline imposée à Henri Beyle. Cette vieille fille originale et fière ne voulait pas, nous le savons, se compromettre dans les discussions familiales. Elle aimait tendrement son neveu, mais avec je ne sais quoi de pudique et de hautain. Elle n’était pas de celles qui s’épanchent, ni qui s’apitoient 1.

Pourtant c'était elle encore qui le soutenait le plus fidèlement, quelquefois rien que par son silence, un silence très digne, qui faisait taire les criailleries.

Elle savait être généreuse et bonne. Plus tard elle donnera à Beyle « beaucoup d’écus de six francs » pour qu’il puisse prendre des leçons de mathématiques, sa passion d'alors. En attendant, elle était sa « providence ». Mais c'était une providence un peu lointaine, et qui s’abstenait souvent.

Le tissu de la vie n’en était guère changé pour l’enfant. Ces dieux bienveillants, son grand-père, sa vieille tante, n’intervenaient que de loin en loin ; ils avaient leurs heures éparses dans ces journées que remplissaient et régentaient le génie tracassier de Séraphie et les maîtres choisis par la sollicitude de Chérubin.

D’ailleurs parents ou grands-parents avaient un défaut que Beyle ne put jamais souffrir, ils étaient moroses, et partant ennuyeux : « Je remarquai, écrit Beyle, que la conversation dans le plus beau moment de la journée, en prenant le café ?, consistait toujours en gémissements. On gémissait de tout. » — « Ils avaient la Jaunisse. »

Quant à ses deux sœurs, Pauline 3, qui était de trois ans plus jeune que lui, et Zénaïde, de cinq ans, Beyle ne parle presque point d’elles dans sa Vie d'Henri Brulard. Sans doute Pauline était son alliée quand il s’agissait de résister à Séraphie, ou de persécuter Zénaïde ; les deux aînés

1, Elle emmenait parfois Henri Beyle chez ses vieilles amies, grande joie pour cet enfant privé de tout plaisir. Mais un jour qu’il en avait profité pour faire une fugue, elle lui déclara tout net qu'elle le laisserait désormais à la maison, car elle ne se souciait pas de parler de lui avec son père. (/d., 181.)

2, «… les jambes au soleil, dans la chambre de ma tante Elisabeth, qui donnait sur la Grenette.…. » (f1. Br., I, 187.)

3. Voir sur Pauline mon étude dans les Soirées du Stendhal-Club, 22 série.

avaient des âmes de révoltés ; ils accusaient leur petite sœur de trahison : elle était la préférée, et, qui plus est, une « rapporteuse ! ». Henri et Pauline s’unissaient dans la haine. Mais d’ailleurs ils ne s’accordaient guère. Quand Pauline sera devenue la tendre confidente de son frère, il lui rappellera que dans son enfance il ne l’aimait point, la trouvait criarde, et la battait quelquefois ?. Il ne la jugea digne d’être son amie que lorsqu'il vécut loin d’elle. Décidément Henri Beyle n’était point un enfant commode : fils indiscipliné, et frère brutal.

« J'étais rempli des héros de l’histoire romaine, je me voyais un jour un Camille ou un Cincinnatus... »

(H. Br. I, 480.)

Entre ces petites filles, trop petites, et ces parents, trop graves pour sa jeunesse, Henri Beyle menait une vie austère. Les études en remplissaient naturellement la plus grande part.

Beyle reçut d’abord une culture toute latine 3, ce qui n’était point original en ce temps-là. Jusqu’à son entrée à l'Ecole centrale, ses maîtres ne lui ont guère enseigné que la langue de Cicéron et de Virgile. Il nous assure d’ailleurs qu’il ne la savait point 4.

1. « Je détestais ma sœur cadette, Zénaïde…., parce qu’elle était chérie par mon père, qui chaque soir l’endormait sur ses genoux, et hautement protégée par M'e Séraphie. Je couvrais les plâtres de la maison. de caricatures contre Zénaïde rapporteuse. Ma sœur Pauline. [accusait] Zénaïde de jouer auprès de nous le rôle d’espion, et je crois bien qu’il en était quelque chose. » (H. Br., I, 99.)

2. (... je ne t’aimais pas dans notre enfance ; … je te battis une fois à Claix, dans la cuisine. » (Corr., I, 319. Cf. H. Br., 1,141.) — T1 écrit bien, dans Henri Brulard : «.. ma sœur Pauline. était mon amie.» (50), mais il a dû confondre

un peu les temps.

3. Quant au grec, ses professeurs ne le lui enseignèrent jamais, selon toute apparence. À vingt ans, il eut la velléité de l’apprendre.

4. Et cette affirmation a quelque gravité, car Beyle, à l'Ecole centrale, don-

nera au latin la moindre part de son travail, C’est avant d’y entrer qu’il apprit l'essentiel de ce qu’il en saura jamais.

L'abbé Raillanne avait laissé à son élève une de ces fortes impressions, qui rendent doux et plaisant tout ce qui leur succède. Ce contraste fut sans doute utile à M. Durand, chargé d’apprendre à Henri Beyle le latin, qu'il connaissait mal et enseignait plus mal encore. « C’était un bonhomme de quarante-cinq ans peut-être, gros et rond de toutes les manières... Il n’y avait rien de moins Jésuite et de moins sournois que ce pauvre M. Durand ; de plus 1l était poli, vêtu avec une stricte économie, mais Jamais salement 1... » Henri Beyle se sentit grandement soulagé, et presque heureux.

Beyle apprenait alors le latin depuis trois ou quatre ans déjà ?; 1l n’en était pas plus savant. On avait mis pêlemêle dans sa mémoire l’Epitome avec le Selectæ, Cornelius Nepos avec Virgile. Mais d’ailleurs le De Viris même lui restait inintelligible ÿ. |

Cela ne l’empêchait point d’ « aimer fort » Romulus. Et bien plus tard, quand il verra en face de lui les vestiges de l’ancienne Rome, il retrouvera les images légendaires qu'avait gravées dans son souvenir le latin de Lhomond. Devant le Colisée ou les débris du Forum, il se découvrira ’âme émue d’un humaniste. Et ce jour-là les leçons du pédant Joubert, de l’abbé Raillanne et de M. Durand ne lui sembleront plus aussi vaines : €... Pour nous, qui avons traduit pendant des années des morceaux de Tite- Live et de Florus, [le] souvenir [des Romains] précède

4. H. Br., 1, 121-122. — Nous connaissons fort mal ce M. Durand, bien qu'il soit devenu plus tard professeur de langues anciennes à l'Ecole centrale. Mais, parmi tous ses collègues, si agités, si beaux parleurs, et que l'on retrouve partout, M. Durand reste effacé. C'est assurément un modeste, et sans doute un médiocre.

Deux citoyens Durand, tous les deux « grammairiens », apparaissent çà et là dans les archives révolutionnaires de Grenoble. Le maître de Beyle fut peut-être Pierre-François-Xavier Durand, qui avait été professeur au collège de Grenoble jusqu’en 1786, et paraît avoir tenu une petite école pendant la Révolution (LL 45; cf. LL 3). Mais est-ce lui que dénonçait, en thermidor an II, le comité d'observation des lois révolutionnaires, parce qu’il suivait « dans son plan d'éducation les errements de l’ancien régime » (LL 6) ? Quoi qu’il en soit, Pierre-François-Xavier Durand fut placé sur la liste des suspects.

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