‹ La Jeunesse de Stendhal (volume 4)Chapitre 98 sur 369 · H. Br · texte numérisé non relu

H. Br

5. « Il me fallait... la comédie romanesque, c’est-à-dire le drame peu noir,

D'ailleurs. en 1835, il sentira encore comme il sentait en 1795 : « Tous les détails qui forment la vie de Chrysale... me font horreur... Si l’on veut me permettre une image aussi dégoûtante que ma sensation, c’est comme l'odeur des huîtres pour un homme qui a eu une effroyable indigestion d’huîtres. — Tous les faits qui forment la vie de Chrysale sont remplacés chez moi par du romanesque. Je crois que .cette tache dans mon télescope a été utile pour mes personnages de romans, il y a une sorte de bassesse bourgeoise qu’ils ne peuvent avoir, et pour l’auteur ce serait parler le chinois, qu’il ne sait. pas !,., »

Cette singulière horreur du réel qui n’est pas le réel de la passion, du réel vulgaire et bas, aura pour l’œuvre de Stendhal une décisive importance. Elle en aura une égale dans sa vie. Mais c’est elle d’abord qui détermina ses lectures. Et, par un effet naturel, cette disposition première lui faisant choisir des livres poétiques et romanesques, ces livres à leur tour le rendirent plus profondément, et à Jamais, la dupe de son imagination et de son cœur.

C’est par ce goût personnel qu'il va échapper à l’influence directe de son grand-père. Sans doute celui-ci causait-il indifféremment avec son petit-fils des écrivains les plus variés. Son impartialité compréhensive lui permettait de goûter à la fois « Horace, M. de Voltaire, le chapitre xv de Bélisaire, les beaux endroits de Télémaque, Séthos 2... » Mais son ironique sagesse ne pouvait partager

présentant des malheurs d'amour et non d'argent {le drame noir et triste s’appuyant surle manque d'argent m’a toujours fait horreur...) » (1d., 264.) Et, dans Racine et Shakespeare (27), il reproche encore à la comédie de Molière d’être trop « imbibée de satire ».

LS Br MAG niditencore (109-110) : « II n’y a pas trois jours. que deux bourgeois de ma Connaissance, allant donner entre eux une scène comique de petite dissimulation et de demi-dispute, j'ai fait dix Pas pour ne pas entendre. J’ai horreur de ces choses-là, ce qui m’a empêché de prendre de l’expérience, Ce n’est pas un pelit malheur. »

PR ÉNEeNL AÈTREe Télémaque est un des livres que Beyle a lus avec le plus de goût et de persévérance. Les aventures lui en semblaient peut-être fades, mais l’harmonieuse fluidité du style de Fénelon lui paraîtra toujours un modèle bon à imiter, Ainsi pensait-il encore en 1817. Mais nous ne savons comment il jugeait Télémaque en 1795.

les préférences ardentes et exclusives de l’enfant. Aussi, tout en parlant encore à son grand-père de ses lectures, Beyle se mit à les choisir davantage, et à les aimer à sa façon.

« Les auteurs qui me plaisaient alors à la folie furent Cervantes.. et l’Arioste. »

(H. Br., 1, 288.)

Le théâtre tout particulièrement l’attirait. Nous ne pouvons dire au juste quels auteurs et quelles pièces il a lus dans sa jeunesse !, mais nous connaissons du moins le dramaturge qu’entre tous les autres il a aimé. C’est un enthousiasme surprenant. Tandis qu’il dédaignait Molière, il fut saisi de la plus vive admiration en lisant Destouches. Lui-même a honte bientôt d’une préférence aussi ridicule ; et l’on ne saurait vraiment lui reprocher son goût pour « ce plat diplomate », puisque, dès 1804, en un passage de son Journal, il le juge à sa vraie valeur : « Destouches que je trouve si mauvais aujourd’hui, et pour lequel j’ai même une antipathie marquée... »

La cause de ce goût bizarre semblera plus curieuse encore. Il est assurément difficile aujourd’hui de recon- Faître à Destouches aucune espèce de génie, mais on n’aurait surtout plus la pensée d’aller lui demander des émotions 2. Rien ne prouve mieux la sensibilité de Beyle, et le superflu de tendresse qu'il gardait dans son cœur : Destouches le fit pleurer, et si délicieusement que dès lors il résolut de se faire, comme lui, auteur dramatique. On aurait désiré à la vocation théâtrale de Beyle un moins

indigne parrain.

4. De ces lectures, sans doute variées, nous avons une indication dans ce passage du Journal (96), que Beyle écrit après avoir vu jouer, en 1804, le Préjugé à la mode de La Chaussée : « J'avais encore l'idée du Préjugé, d'après mes anciennes lectures à Claix, celles qui me jetèrent dans l’art dramatique, il y a bien longtemps de cela. », lectures antérieures, notons-le, à l’année 1794.

2, Sur Destouches et sa sensibilité, voir la Littérature de M. Lanson, 650-651.

« Ce fut Destouches.… qui m’enchanta par ses rôles d'amour, que mon imagination embellissait, et qui me jeta dans le théâtre 1. » — « Je trouvai les comédies de Destouches, et l’une des plus ridicules m’attendrit Jusqu'aux larmes. Il y avait une histoire d’amour mêlé de générosité ; c'était là mon faible 2. »

Tant de sensibilité aux aventures d'amour, fussent-elles racontées par un Destouches, aurait dû faire d'Henri Beyle l’admirateur de Racine. Mais point du tout : Racine l « ennuyait à mourir » 8. Il ne faut pas s’en étonner. Beyle n’aime pas le style de la tragédie ; les beaux

vers lui semblent froids : une passion qui discourt si

bien ne le touche plus.

Le Cid pourtant trouvait grâce devant lui 4 Etait-ce souvenir de sa première impression théâtrale 5 ? sympa-

1. Le passage du Journal (96) est écrit en 1804 : on ne peut donc avoir aucun doute sur sa véracité. (CF. plus haut, p. 161, note 1.)

2. Beyle ajoute : « C’est en vain que je cherche dans ma mémoire Je titre de cette comédie, inconnue. » (4. Br., I, 108-109.) 11 s’agit peut-être de l'Homme singulier, qu’il cite ailleurs.

Il est difficile de comprendre pour quel mérite cette pièce insipide a pu intéresser Stendhal. Le héros est une sorte de Jean-Jacques, vertueux, mais ennemi de l'amour. Voulant revenir à la nature, il affecte la singularité (nous sommes en 1764) : Sanspair ne s’habille comme personne, méprise les usages mondains, vit dans la solitude, et traite ses valets comme des frères. Mais, en dépit de lui-même, il devient amoureux d’une jeune veuve, disciple elle aussi de Rousseau, et l'épouse, après des incidents ennuyeux et compliqués. L'auteur semble n’avoir pas su lui-même s’il voulait rendre son personnage ridicule ou sympathique, ni quelle leçon il prétendait tirer de l'aventure, — Beyle, amoureux de Rousseau, a-t-il été séduit par l’originalité philosophique de son inepte imitateur ? Ou bien, romanesque et tendre comme nous le connaissons, fut-il ému par la conversion de ce sage apprivoisé ? C’est ce que nous ne Saurons jamais. ÿ

Une autre comédie de Destouches est restée dans Son souvenir : « Le Tambour noclurne, où se trouve une idée copiée de l'anglais, m’amusa beaucoup. » Ceci Prouve que Beyle n’était pas difficile à amuser. L'idée qui le réjouit est d’une particulière stupidité : un prétendant, pour chasser son rival, fait le fantôme pendant la nuit et joue du tambour dans la cave. Cette comédie compliquée et fade, pleine de déguisements et de reconnaissances, est tout juste bonne à distraire un enfant de dix ans. On y voit un mari,

Pour la première fois le 16 octobre 1762, 8. Journal, 97.

&. « Je sentais davantage Corneille, » (Zd., ibid.) 5. C£. plus bas, p. 343,

thie pour le goût de sa vieille tante ? Ou plutôt, malgré l’alexandrin, cette générosité héroïque et cette passion romanesque triomphaient-elles de tous ses préjugés ? Mais nous pouvons entrevoir seulement ce que pensait Beyle, en 1793 ou 1794, du théâtre tragique. Nous étudierons mieux ses goûts, quelques années plus tard, au moment où il lira Shakespeare.

Sa trouvaille de ce temps-là fut, avec Destouches, un livre sur lequel il mit un jour la main à Claix, et qui le «fit mourir de rire », bien qu’il parût très « vieux ». — « La découverte de ce livre..., écrit-il, est peut-être la plus grande époque de ma vie !. » Ce livre était Don Quichotte.

Il nous est bien difficile de savoir ce que Beyle, à pareil âge, put aimer dans le roman de Cervantes. Lui-même ne nous le dit point. La vérité symbolique du livre ne lui était guère accessible. Savait-il discerner dans les deux héros le double aspect de l’humanité ? Etait-il capable de comprendre la mélancolique figure de Don Quichotte, image ridicule et touchante de tous les idéalistes ? Ou pouvait-il aimer cette philosophie si désenchantée et si cruelle, qui lui aurait justement appris à se défier du romanesque? Et c’est là ce qu’il n’apprit point ?.

Sans doute a-t-il recueilli pourtant dans le livre quelques observations morales : « Que pouvais-je savoir sur ce cœur humain ? écrit-il ailleurs %. Quelques prédictions tout au plus, accrochées dans les livres, dans Don Quichotte particulièrement, le seul presque qui ne m'inspirât pas de la méfiance... » J'ai peine à croire qu'il Paimât pour ces graves leçons. Il nous l’a dit, Don Quichotte le € fit mourir de rire», et, quand il le recommandera plus tard 4 à sa sœur Pauline, ce sera seulement comme un

Page 1