II. Br
9. Sinon beaucoup plus tard. Il écrira dans la Chartreuse de Parme (II, 96) : « De tout temps les vils Sancho Pança l’emporteront à la longue sur les sublimes don Quichotte.»
4 En 1804 : Corr., I, 126
« modèle de bonne plaisanterie ». Il y vit donc, avant toute autre chose, un roman cocasse, plein d'aventures mirobolantes et de personnages grotesques. Le gros ventre de Sancho Pança, ou la maigreur fabuleuse de son maître, suflisaient à déchaîner la gaîté de l’enfant 1. Malgré l’âpre génie de Cervantes, il ne trouvait que des joyeusetés dans un livre si triste.
Pour le lire, il allait s’asseoir dans le jardin, sur l'herbe, au pied du « second tilleul de l’allée 2. », et « pouffait » si fort que le sévère Chérubin en fut choqué, et voulut retirer à son fils ce livre trop gai.
Beyle l’en apprécia bien davantage. Don Quichotte devenait un plaisir défendu ! Il alla, pour le goûter en paix, se cacher dans les charmilles qui fermaient, vers lorient, le jardin de Furonières. La il dégustait avec ravissement ce Don Quichotte que son père n’aimait pas.
Enfin ce livre avait encore le mérite d’entraîner son imagination vers le pays des âmes romanesques, cette prestigieuse Espagne, qui était si loin de Grenoble échappée lumineuse, dans la grise existence d'Henri Beyle, vision éblouissante de fantaisie pittoresque et de gaieté. — Tel jadis le délicieux voyage aux Echelles. — Ce contraste donna un nouveau prix à Don Quichotte, et voilà sans doute le vrai sens de la phrase que nous lisions tout à l’heure : « La découverte de ce livre… est peut-être la plus grande époque de ma vie. »
€ Qu'on daigne réfléchir, explique-t-il, que depuis la mort de ma pauvre mère je n'avais pas ri, j'étais victime de l’éducation aristocratique et religieuse la plus suivie. Mes tyrans ne s'étaient pas démentis un moment... —
Qu'on juge de l'effet de Don Quichotte au milieu d’une si horrible tristesse !... »8
1. Aussi bien avait-il d’abord été séduit par les images (1. Br., I, 107).
2. H. Br., 91. L’allée, le tilleul (ou tout au moins son remplaçant), existent toujours ; en levant les yeux, Beyle apercevait le plus romanesque tumulte de montagnes, digne accompagnement de Don Quichotte. (Voir plus loin, p. 392-394.)