LES LIVRES
Le goût des lettres. — Les conseils du docteur Gagnon ; d'Horace à Molière. — Les auteurs préférés : Destouches, Don Quichotte, l'Arioste. — Les lectures secrètes : Félicia ou Mes fredaines ; les Liaisons dangereuses. — La littérature sensible : J.-J. Rousseau et Florian.
a La maison était fort triste ; je me mis à lire et je fus heureux. »
{Corr., I, 43.)
« Un livre nouveau... me consolait de tout. » {H. Br., II, 125.)
Plus qu'aucun autre enfant, Henri Beyle jusqu'ici a ignoré la vie. Enfermé dans le cercle étroit de sa famille, le reste des hommes ne lui est apparu qu'à travers les vitres de la fenêtre, comme des marionnettes qui auraient joué sur une scène trop lointaine une comédie incompréhensible. La seule expérience de la nature humaine que fassent d'habitude les enfants, celle de leurs camarades d'école, lui a toujours manqué. Il s'est consumé dans un désir d'indépendance qui était surtout le besoin de voir et d'entendre d'autres vivants que ses parents et que ses bonnes.
1. Dans une pareille étude, l'ordre souhaitable eût été l'ordre chronologique. Toutes les fois que je l'ai pu, je me suis efforcé de préciser les dates. Mais je ne l'ai pu que rarement. Il m'a donc fallu, non sans regret, grouper les lectures de Beyle suivant leur nature, au lieu de les ranger selon le moment où elles sont Aenues s'insérer dans l'évolution de sa pensée.
Ce fut sans doute la première et la grande raison de cette furie de lecture, qui le prit tout enfant et ne le lâcha plus. Faute de mieux, il se mit à vivre dans les livres. Il y vécut une vie abondante et variée, remplie d'événements et de passions, tout entourée de mille personnages tragiques ou gais, la vie où il a fait ses premières expériences, recueilli ses premières idées, formé ses goûts, la vie en un mot sur laquelle il a conçu la vie réelle.
Sans doute la plupart des enfants courent le même danger qu'Henri Beyle. Ils commencent par voir le monde à travers la vision des romanciers et des poètes. Et il leur sera bien difficile ensuite de retrouver intacte la netteté de leur regard.
Mais enfin cet inconvénient de la lecture a généralement sa limite ; la vie vient appliquer, à l'illusion journalière des livres, la correction journalière de l'expérience. Henri Beyle ne connaît que ses livres. Et pendant des années encore, c'est à la façon de Montaigne, dans sa librairie, qu'il étudiera le cœur humain.
Nous tenons ici l'un des caractères primordiaux, et sur lequel on ne saurait trop méditer, de Stendhal et de sa formation intellectuelle. Ce grand connaisseur des hommes sera toute sa vie la dupe de ses chimères, le jouet de son cœur. On en sait d'autres causes. Mais n'est-ce pas beaucoup parce que les romanciers et les poètes l'ont de bonne heure, comme Jean- Jacques, enchanté de leurs illusions? Beyle a une âme toute farcie de mille lectures. Avant d'observer, il a lu. Ce précurseur du réalisme a commencé par ne rien voir de la réalité ^.
« Mon grand-père m'étourdissait sans cesse du grand mot : la connaissance du cœur humain. Mais que pouvais-je savoir sur ce cœur humain? Quelques prédictions tout au plus, accrochées dans les livres ^... »
1. Comment ne l'en croirions-nous pas lui-même ? Il écrira en 1803 dans, son journal : « J'ai vingt ans passés ; si je ne me lance pas dans le monde, et si je ne cherche pas à connaître les hommes par expérience, je suis perdu. Je ne connais les hommes que par les livres. » (Inédit, pluviôse an XI : Bibl. de Grenoble, R 589G.)