‹ La jeunesse de StendhalChapitre 12 sur 288 · LE MOMENT DE SA NAISSANCE · texte numérisé non relu

LE MOMENT DE SA NAISSANCE

Par un jour d'hiver, — le 23 janvier 1783, — en l'une des plus sombres maisons du vieux Grenoble, où les rues étroites se creusent entre des murs couleur de fumée, madame Chérubin Beyle mit au monde un gros garçon fort laid, mais solide et vivace, qui reçut le prénom d'Henri.

Premier né d'une riche famille bourgeoise, comment ne l'eût-on pas accueilli avec joie? Sa mère ne désirait peutêtre que répandre sur l'enfant une tendresse abondante à laquelle son mari se prêtait mal. Mais celui-ci, préoccupé surtout par la fortune et l'honneur des siens, devait mêler aux premières émotions paternelles des rêves plus ambitieux et plus pratiques.

Or, à pareille époque, dans pareil milieu, l'avenir d'Henri Beyle ne se dessinait-il pas à l'avance? Si parents et amis apportèrent, comme il est d'usage, autour du berceau de l'enfant leurs souhaits et leurs prédictions, ne durent-ils pas promettre à ce fds aîné d'un avocat au

Parlement de Grenoble la charge paternelle ^, ou, mieux encore, un siège à cette cour célèbre, vœu secret des familles bourgeoises en mal de noblesse. La destinée semblait vouloir qu'Henri Beyle, considéré et bien pensant comme son père, menât dans sa ville natale la grave et correcte existence d'un légiste bien rente, l'honneur de sa famille et l'édification de sa paroisse. Nul doute que le cœur de Chérubin Beyle, tel que nous le connaissons, n'ait accueilli avec une vanité attendrie d'aussi flatteuses espérances.

Mais personne assurément, dans la maison de la rue des Vieux- Jésuites, autour du lit de l'accouchée, ni dans celle de la place Grenette, où grand-père, oncle et tantes devaient commenter l'heureux événement, personne ne put môme entrevoir l'aventureuse et bizarre existence qui allait être celle d'Henri Beyle : ce déplorable oubli des convenances et ce dédain des ambitions bourgeoises, ces métiers si souvent pris et laissés, ce capricieux vagabondage qui d'un dragon vite dégoûté va faire un artiste bientôt découragé, d'un jeune homme épris de la gloire un commis d'épicerie sans conviction, d'un émule de Brutus un fonctionnaire de l'Empire, pour le jeter ensuite dans une oisiveté sans argent, et ne lui réserver à la fin que la médiocrité d'un obscur consulat. Personne non plus, dans cette honnête et scrupuleuse famille, ne dut prévoir amours si étranges et si folles, de l'Allemande à l'Italienne, de la petite actrice à la comtesse, sans parler des fdles d'auberge. Et quant à cette gloire contestée et tardive de l'écrivain, à ces livres si peu respectueux de ce que l'on respectait à Grenoble, pleins d'idées subversives, d'aventures romanesques, d'héroïnes impudiques et de héros fiers d'être des bandits, comme toute cette littérature audacieuse et mal productive eût peu fait pardonner

1. Beyle raconte qu'à la mort de sa mère, son père se serait fait prêtre, n'eût été son désir de laisser sa charge à son fils. {//. Br., I, 79.)

11 faut noter pourtant que Beyle doit faire ici quelque confusion. Henriette Gagnon mourut le 24 novembre 1790, et l'ordre des avocats fut aboli par la Constituante les 2-11 septembre précédents.

LES ORIGINES D HE>fRI BEYLE O

aux sages parents d'Henri Beyle la vie scandaleuse et manquée de leur enfant ^.

Toutes les données communes de l'expérience, les prévisions les plus logiques et les plus certaines, furent démenties par Henri Beyle. Ce n'est pas seulement pour les témoins de sa naissance, les Dauphinois de 1783, qu'il semble y avoir un contraste inexplicable entre l'origine de l'homme et ce qu'il fut, c'est, au premier abord, pour nous-mêmes. Comment cette plante étrange, monstrueuse et charmante, a-t-elle pu grandir en un jardin aussi sagement cultivé, comment avait-elle pu naître d'une graine qui n'annonçait rien de pareil?

Pour que la bourgeoise et dévote famille des Beyle soit arrivée à produire ce rejeton inattendu, il a fallu bien des causes profondes. Mais déjà le moment de sa naissance prédisposait Henri Beyle aux plus heureuses singularités de son génie.

Il est né en 1783. Cette date semble presque une exception originale dans l'histoire des lettres. A cette époque intermédiaire, entre le xviii^ siècle déjà épuisé et le xix^ encore loin, on dirait qu'en France à peu prés aucun écrivain n'a réussi, comme si le moment avait fait avorter tous les germes. Entre Chateaubriand, Madame de Staël, et les grands noms du romantisme, dans ces vingt années qui vont de 1770 à 1790, nul génie viable ne paraît être venu au monde. Henri Beyle appartient à une génération stérile.

Simple hasard? Non, peut-être. Les contemporains de Beyle ont vu leur jeunesse bouleversée par la Révolution. Plus âgés, celle-ci aurait pu leur donner de sérieuses et fortes leçons ^, plus jeunes, d'émouvants souvenirs, perdus

1. Il conviendrait de mettre ici un dessin dont Beyle lui-même illustra le récit de sa vie, et que C. Stiyiensl<i a décrit (//. Br., 145, note) : « Le moment de la naissance est le point central ; à droite, la roule de la fortune par le commerce et par les places ; à côté et perpendiculairement, la route de la considération... ; à gauche et obliquement, la route de l'art de se faire lire ; et enfin à gauche, faisant face à la route de la fortune, la route de la folie. » Beyle sans doute veut faire entendre qu'il a toujours hésité entre ces deux dernières.

Page 1