Cf. plus haut, p
4. Séthos, Histoire ou Vie, tirée des monuments, anecdotes de l'ancienne Egypte ; Ouvrage dans lequel on trouve la description des Initiations aux Mystères Egyptiens, traduit d'un manuscrit grec. Paris, 1731, 3 vol. in-12 ; réimprimé en 1767, 2 vol. in-12 ; en 1794, 2 vol. in 8° ; en 1813, 6 vol. in-18. L'auteur, l'abbé Jean Terrasson (1C70-1750), fut de l'Académie ; c'était un original célèbre.
Le succès de son livre, un de ceux que lisait Jean-Jacques aux Charmcttes, peut surprendre un lecteur d'aujourd'hui. C'est un roman historique et vertueux. Le jeune prince Séthos, sorte de Télémaque égyptien, se bat, voyage, tient de très sages discours, et donne l'exemple de toutes les vertus. C'est un conquérant philosophe, un héros humanitaire et sensible. Il fait le tour de l'Afrique, civilise les nègres du Congo, et revient dans sa patrie pour lui donner le parfait bonheur. L'auteur, à n'en point douter, a prétendu refaire et améliorer le livre de Fénelon ; il a multiplié et varié les aventures, et, plaçant en Egypte le centre de son roman, il a trouvé dans ce pays encore mystérieux le sujet de tableaux soi-disant historiques, que l'on jugeait alors pleins d'instruction et d'amusement. L'ouvrage est aujourd'hui l'un des plus ennuyeux qu'on puisse lire. Mais cette morale édulcorce, cette douceur philanthropique, ces discours nobles et sages plaisaient sans doute au docteur Gagnon, et Henri Beyle était assez neuf pour s'intéresser à ces laborieuses aventures.
5. Beyle lui-même le jugeait alors « divin ». Il le recommande à sa sœur eu 1801 (Corr., I, 24) : «... tu pourras lire Séthos qui, quoique ouvrage médiocre,
puis le « voyage de Bruce en Nubie et Abyssinie «s qui passionna l'enfant. Beyle s'amusait facilement ; son imaaination complétait et embellissait les livres sévères qu on fui faisait lire : « Ce voyage avait des gravures, de la son influence immense sur mon éducation... Bruce... me donna un goût vif pour toutes les sciences dont il parlait. Ue la mon amour pour les mathématiques ^.. »
Ainsi l'enfant, par ces lectures sérieuses et nourrissantes, s'habituait à demander aux livres des faits ; il V prenait le goût du réel. Même les ouvrages qu on lui donnait pour son amusement n'appartenaient point a la littérature inutile. Aussi, devenu à son tour écrivam, lui non plus ne sera point un fantaisiste m un amuseur •. il y aura dans ses livres de l'observation, la science de l'homme, faute d'autre science.
Ces livres instructifs n'étaient point de son âge. Ln des traits de l'enfance de Beyle, c'est que rien de jeune ne l'entoure. Ni gaîté, ni jeux, mais les graves entretiens des vieillards. Ses lectures ressemblent au reste ; ce sont des lectures d'homme. Point de ces livres puérils et mais, faits pour les enfants, on ne le voit que trop ; point de berquinades. Voltaire, Don Quichotte, Molière, vont pour lui remplacer les toupies et les billes ; ce petit esprit robuste v prendra son vrai plaisir. A dix ans, en cachette,' nous le verrons lire Manon LescaiU, et bientôt après la Nouvelle Héloise. Ces lectures prématurées uniront leur influence à celles que nous connaissons déjà • l'âpre discipline de Chérubin Beyle, comme les doux enseignements d'Henri Gagnon, avaient finalement un même résultat : à dix ans, Beyle était déjà un petit garçon pensif, qui jugeait les hommes et la vie.
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1790-1791, 10 vol. in-8^ et un atlas.
L'enfant lut-il vraiment « la correspondance apocryphe d'Hippocrate ^ », ou même Horace, que le docteur Gagnon « adorait « ? « Il me communiqua, dit-il, ces deux passions ^ ». Mais Henri Beyle n'était point capable, il l'avoue, de comprendre, comme faisait son grand-père, le texte latin de cette « édition de Johannès Bond, imprimée en caractères horriblement menus ^. » On croirait plus volontiers que ces auteurs, et quelques autres classiques, sans cesse entre les mains du vieillard ^, étaient le sujet de ses entretiens avec Henri Beyle : sans doute il lui en lisait des fragments, lui faisait goûter une fme épithète, commentait une sage pensée.
C'est apparemment de cette façon que l'enfant reçut, par la main discrète de son grand-père, quelques-unes des leçons d'Horace. Il n'apparaît guère, dans sa vie ni dans ses livres, qu'il en ait beaucoup profité ^. Cette sagesse si prudente et si calme, ce dosage méticuleux des plaisirs, cette terreur de l'enthousiasme qui trouble et de la passion qui fait mal, furent bien peu le fait d'Henri Beyle. Ce qu'il aimait dans la vie n'était guère ce qu'aimait le poète latin, et sa chasse au bonheur apparaît autrement ardente et imprudente. Sans doute, dans ce qu'il appellera plus tard le beylisme, on pourrait retrouver çà et là un peu de la philosophie d'Horace : dilettantisme, détachement des préjugés gênants et des devoirs sociaux, raison et sagacc ironie. « Jouissons de ce jour, écrit-il en 1810®, et ne comptons pas trop sur celui de demain. C'est ce qu'Horace disait en latin il y a 1900 ans, et ce qu'il faut faire au-
1. Sur les lettres d'Hippocrate dont l'authenticité n'est pas admise, voir la trad. des Œuvres complètes, par Littré, I, 426-434.