‹ La jeunesse de StendhalChapitre 129 sur 288 · II. Br., I · texte numérisé non relu

II. Br., I

Le plaisir de Beyle fut vif, inoubliable ^ ; ce n'est pas seulement parce que Don Quichotte l'avait fait rire : c'est surtout parce qu'il l'avait fait rire du rire qu'il aimait.

Le comique de Cervantes, tel quu Beyle le pouvait comprendre, avait en effet sur celui de Molière l'avantage de ne se mêler à aucun détail vulgaire. Du moins rien ne pouvait paraître tel à l'imagination de l'enfant, dans ce monde exotique où la réalité même amusait sa fantaisie. Si bien qu'il trouvait en Don Quichotte le romanesque et le comique, si rarement unis ensemble.

Et voilà qui jette le jour le plus vif sur le vrai caractère d'Henri Beyle. Sa gaieté propre n'était point du tout, comme on pourrait s'y attendre, le rire malveillant que provoquent le ridicule ou la mésaventure d'autrui ^. Xon qu'il fût bon. Mais sa méchanceté à lui était sombre et passionnée ; elle pensait à la vengeance ; elle ne souriait pas ^. La moquerie narquoise demande un scepticisme dont il était encore bien loin, et le petit Beyle ne ressemble en aucune façon à un gamin de Paris. La gaieté qu'il lui faut, c'est une gaieté heureuse, un éclat de rire comme en ont les enfants et les femmes. Le comique de Molière, comique de raison et de vanité, dessèche le cœur *. Mais le rire qui plaît à Beyle accompagne très bien au contraire une disposition sentimentale. C'est le rire tendre des amoureux.

Pour que l'art ou la littérature jouissent donner cette ivresse riante et légère, il faut d'abord qu'ils vous transportent dans un monde chimérique, où s'épanouissent librement ces bonheurs fous qui ne sont point de ce monde. Les comédies de Shakespeare, la musique de

1. Le goût de Beyle pour Don Quichotte est en effet une passion durable. A la fin de sa vie, il écrivait encore, dans les Mémoires d'un Touriste, que son rêve était de pouvoir oublier tous les mois Don Quichotte, pour en faire de nouveau la découverte. (I, 173.)

2. Ce rire que les Italiens désignent d'un mot intraduisible : sghiqnarer

3. Beyle, comme Rousseau, et comme Fabre d'Eglantine, dont il admirera, dix ans plus tard, si passionnément le Philinte de Molière, ne comprend que la vertueuse indignation d'Alceste.

4. « L'écueil du comique, c'est que les personnages qui nous font rire... n'attristent la partie tendre de l'âme... » [Rome, Naples et Florence, 396.)

Cimarosa ^, ou les figures du Corrège ^, entraînent ainsi l'imagination hors du réel ; et voilà pourquoi Beyle les aimera. Une joie voluptueuse et romanesque est ce qu'il a toute sa vie cherché avec le plus de tendresse, « la joie pure de Shakespeare dans ses comédies », celle « qui règne à la cour du duc exilé dans la forêt des x'Vrdennes... », une joie « pure et aérienne ^. .. »

Cette allégresse que ne vient attrister aucune comparaison avec les laideurs de notre propre vie, Beyle va la retrouver dans un livre bien mieux fait encore que Don Quichotte pour séduire son cœur *. Dans celui-là nulle âpreté, nulle amertume cachée : ce n'est plus la dure Espagne ; c'est la molle Italie. Dès l'abord, Beyle y entrait avec ravissement en pleine chimère. Des prodiges comme en un conte de fées ; des aventures étranges comme dans le plus extraordinaire récit de voyageur ; des combats furieux : tout ce qui plaît aux enfants. Mais encore on s'y aimait jusqu'à la folie, ce qui commençait à plaire aussi à Henri Beyle. Un peu de mélancolie avait à peine ému son cœur, que la fantaisie la plus folle tournait en ridicule ces aventures touchantes ; et l'on ne savait jamais si cette parodie tendre et romanesque prenait au sérieux ces héros extraordinaires, ou se moquait allègrement de leurs amours furieuses et de leurs coups d'épées excessifs. Enfin, dans ce roman très enfantin, il y avait quelques histoires très libres, un conte de La Fontaine ici et là, de quoi émoustiller les précocités d'Henri Beyle.

1. « ... mon goût particulier pour les bons opéras-bouffes vient de ce qu'ils me donnent la sensation de la perfection idéale de la comédie. La meilleure comédie pour moi serait celle qui me donnerait des sensations semblables ù celles que je reçois du Malriinonio Segreto... » {Corr., I, 38C.)

2. Leur étrange et divin sourire pourrait être le symbole de cette gaîté stcndhalienne, que j'essaie de définir ici.

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