Littérature
Est-ce à dire que Beyle, à quinze ans, ou même à dix-huit, quand il quittera Grenoble, soit exactement un athée ? Gardons-nous de l'affirmer ^. Nous avons cru saisir, dès son adolescence, tous les éléments essentiels qui font une âme irréligieuse. Mais combien de jeunes gens et même d'hommes portent longtemps au fond de leur esprit une incrédulité latente, sans l'avouer aux autres et sans se l'avouer à eux-mêmes. Quand Beyle prit-il une conscience claire et parfaite de son incroyance ? aucune preuve ne nous permet de le dire. Apparemment, tant qu'il fut à Grenoble, sous l'œil sévère de Chérubin, continua-t-il de « pratiquer ». Un abandon public de ses devoirs religieux eût fait scandale, et il ne nous l'aurait pas laissé ignorer. Mais tout porte à croire que, Beyle à peine sorti de Grenoble, les pratiques pieuses cessèrent d'elles-mêmes, comme avait cessé depuis longtemps toute piété véritable.
Cette religion de Beyle, si vite ébranlée, si tôt traversée de doutes, si miêlée de mépris et de haines, laissera en lui peu de traces. Aussi bien n'a-t-il jamais eu la tête d'un croyant. Quelques bouffées de tendresse religieuse ne pouvaient détruire une disposition naturelle à la révolte, à l'irrespect et à la satire. Plus tard, son esprit prendra l'habitude de la logique, et le goût des raisonnements scientifiques ; il n'en aura même pas besoin pour détruire en lui une foi qui sera déjà morte alors. L'histoire de la croyance et de l'incrédulité d'Henri Beyle se développe et s'achève au temps de son enfance. Aussi, devenu homme, considérera-t-il toute croyance comm.e un enfantillage. C'est assez dire que le problème religieux ne se posa jamais à lui sous son aspect profond et grave. S'il est un sentiment qu'a ignoré ce contemporain de Chateaubriand, de Bonald, de Lamennais, c'est bien l'inquiétude de croire.
1. Il définit ainsi sos idées religieuses, à son «irrivée à Paris, en 1800 : « La religion me semblait une machine noire et puissante, j'avais encore quelque croyance en l'enfer, mais aucune en ses prêtres. » (//. Br., II, 85.)