M. Débraye lit : encore
appartement, les jours de victoires républicaines... On me déchira mon drapeau ; je me crus un martyr de la patrie. J'aimais la liberté avec fureur... J'avais deux ou trois maximes que j'écrivais partout... Elles me faisaient verser des larmes d'attendrissement. En voici une qui me revient :
Vwre libre ou mourir. »
Ainsi Beyle, selon toute apparence, devint révolutionnaire parce que la Révolution était guerrière et patriote. C'est de ce point de vue surtout qu'il va la juger dans son enfance, tout comme, vingt ans plus tard, il jugera Napoléon. Colorée d'un reflet de bataille, la Révolution lui paraît désormais admirable dans tous ses actes ; il ne la discute pas, il l'aime, avec tout l'enthousiasme de son imagination d'enfant.
A l'arrivée de chaque courrier, on apportait aussitôt au docteur Gagnon « cinq à six journaux » de Paris ^.
« Mon grand-père mettait ses lunettes et lisait haut à la famille tous les journaux. Je n'en perdais pas une svllabe.
Et, dans mon cœur, je faisais des commentaires absolument contraires à ceux que j'entendais faire...
Les titres de ces journaux que je buvais étaient : Le Journal des hommes libres, Perlet, dont je vois encore le titre, dont le dernier mot était formé par une griffe imitant la signature de ce Perlet : le Journal des Débats ; le Journal des défenseurs de la Patrie...
Quelquefois... j'étais chargé de la lecture. Quelle maladresse chez mes tyrans !...
Pendant toutes ces lectures qui duraient, ce me semble, encore un an après la mort de Robespierre et qui prenaient bien deux heures chaque matin, je ne me souviens
1. Leur cousin Senterre étant contrôleur de la poste leur Taisait lire, avant de les distribuer, les journaux adressés à d'autres.
pas d'avoir été une seule fois de l'avis que j'entendais exprimer par mes parents ^... »
Ne cherchons pas dans le choix des journaux lus par Beyle l'origine de ses préférences politiques. Ils étaient de toutes couleurs, et la curiosité d'Henri Gagnon n'avait point de répugnances. Si le Journal des hommes libres méritait, par ses violences jacobines, d'être couramment appelé le Journal des Tigres, le Journal de Perlet, que les souvenirs de Beyle confondent bien à tort avec le premier, montrait au contraire un patriotisme modéré, et plaisait généralement à la classe bourgeoise ; le Journal des défenseurs de la patrie relatait surtout, à la grande joie de l'enfant, les exploits de nos soldats : et le Journal des Débats contenait seulement le compte-rendu des assemblées ^.
Mais Beyle, à ces lectures panachées, ne prit pas une leçon de tolérance politique, ou d'indifférence. Méprisant les critiques timorées, ou les vaines railleries de sa famille, il donna son cœur aux violents ; l'éloquence ronflante et héroïque des patriotes, l'emphase jacobine, lui inspirèrent des sentiments forcenés. Il enferma jalousement au fond de lui-même ces haines et ces passions nouvelles ^, qui le brûlaient d'une fièvre secrète, et s'exaltaient chaque jour davantage. Ce petit lecteur enthousiaste du Journal des Tigres devenait féroce. Bientôt il va découvrir à ses parents stupéfaits l'âme inflexible d'un terroriste.