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Le Clairvoijanl du deuxième jour complémentaire an VI

on en peut douter. Peut-être, à regarder d'aussi près ces fêtes, qui de loin lui paraissaient sublimes, n'en vit-il plus que les ridicules. Même enfant, Beyle détestait l'emphase et la sensiblerie, les hypocrites et les niais. Obligé de tenir sa partie dans le concert, de s'attendrir aux cérémonies « touchantes », de s'enthousiasmer aux chants « civiques », et d'applaudir les discours « analogues », sans doute commença-t-il à juger que son grand-père avait raison quand il trouvait du meilleur comique ces révolutionnaires phraseurs.

Aussi bien, dans une famille aristocratique, Beyle, par «sprit d'opposition, devait être jacobin. Mais, dans une école républicaine, il était logique qu'il redevînt royaliste. Poussa-t-il jusque-là le plaisir de l'indiscipline, je n'oserais le dire. Ce n'était peut-être qu'une simple boutade, quand, sur l'un de ses cours de littérature ^, il écrivait, et récrivait :

\'ii>ciit les Cltouaus.

Mais n'v faut-il pas voir, chez l'auditeur du citoyen Dubois-Fontanelle, qui brûlait dans une cérémonie jacoqine « les rouleaux du Despotisme », — l'exaspération d'un enfant cjue le fanatisme rend incrédule ?

1. Bibl. de Gren., R 5896, t. XXV. Cf. Prudhomme, lii>. cilé : « Au commencement de ventôse [an IV], on échangeait des pamphlets injurieux, où l'on se traitait de « jacobin forcené », de « chouan » et de « vendéen » (G51).

LES ETUDES D HENRI BEYLE

Parmi ces fêtes civiques, l'une tout au moins devait trouver grâce aux yeux de Beyle, la distribution des prix. Ce jour-là l'orgueil du succès, disons mieux, l'enthousiasme de la gloire, ne lui laissait pas le loisir de l'ironie.

Car Beyle, il faut bien l'avouer, fut un excellent élève ^. Chacune des trois années qu'il passa à l'Ecole centrale, s'il ne remporta point « tous les premiers prix », comme l'affirme trop complaisamment son cousin Romain Colomb, il fui plus d'une fois couronné au pied de l'autel de la patrie.

En l'an V, il avait débuté assez obscurément ^ : une mention honorable dans la seconde classe de mathématiques, et une autre mention honorable en dessin, dans la classe des grandes têtes ^. Mais il se distingue de la foule en l'an VI : il emporte le premier prix de Belles-Lettres *, et un accessit dans la classe de ronde-bosse.

Enfin, l'année suivante, alors que les mathématiques l'ont absorbé tout entier, il en obtient deux fois le premier prix : d'abord à l'examen de ventôse ^, puis à celui de

1. Et même un élève respectueux, timide, sensible : k Un mot de reproche... rac faisait venir les larmes aux yeux. » (//. Br., I, 247-248.)

2. Son grand-père lui en fit reproche. Cf. //. Br., I, 254-257.

3. C'est-à-dire où l'on faisait des tètes d'après des dessins.

4. On lui donna les Œuvres d'Homère, traduites par Bitaubé. L'examen avait été fort brillant. Beyle le raconte, H. Br., II, 36-37.

5. Un premier prix ex-œquo avec deux autres, sur quatorze élèves qui sesont présentés à l'examen, dans la deuxième section.

fructidor. Cette fois ses rivaux étaient douze ; huit méritèrent avec lui des prix ex-aequo. « Néanmoins la précision que le citoyen Beyle a mise dans ses réponses, et la facilité avec laquelle il a opéré dans ses calcids ont déterminé le jury à lui accorder, sans tirer au sort, l'introduction à l'analyse infinitésimale par Euler, édition latine ^. »

Trois élèves, dont Beyle, s'étaient présentés pour concourir dans la classe des académies d'après la bosse. Beyle fut classé troisième, mais il n'en eut pas moins un prix d'honneur 2.

Ces succès étaient brillants, mais partiels. Le capricieux Beyle ne travaille que ce qui lui plaît. Par un contraste singulier, il réussit également bien dans les belleslettres et dans les mathématiques. Mais il néglige tout le reste ^, à l'exception du dessin. Aux concours d'histoire et de latin, il ne se présente même pas.

Si l'on en croyait Colomb, il aurait pourtant fait preuve, en grammaire générale, d'une supériorité tout à fait extraordinaire, et obtenu dans cet examen « un triomphe qui dut singulièrement flatter son jeune amour-propre ». Le jour de l'épreuve, aucun de ses condisciples n'aurait osé se présenter contre lui. « Beyle parut donc seul devant les examinateurs ; il répondit pendant deux heures consécutives, avec une grande netteté, à toutes les questions..., et reçut toutes les couronnes ».

Malheureusement ce « triomphe » fut obtenu par un autre que Beyle. C'est le « citoyen Dufay » qui vit se retirer devant lui tous ses concurrents, intimidés à l'avance

1. Tous ces détails d'après le Procès-verbal des examens de l'Ecole centrale de l' Isère, registre conservé aux Archives de l'Isère. Ce document permet de compléter, et de corriger, les récits de Colomb et de M. Chuquet.

J'ai retrouvé à la bibliothèque de Grenoble le témoignage officiel donné à Beyle pour son prix de mathématiques.

2. Le prix d'honneur, à l'Ecole centrale, était ce que son nom indique ; l'élève ne recevait aucun livre, et devait se contenter de l'honneur.

Beyle s'était déjà présenté en ventôse, mais sans aucun succès.

3. Nous n'avons aucun document qui nous permette de savoir quels cours suivait chaque élève, en dehors de ceux où il obtenait des succès. Rien ne prouve que Beyle ait été l'auditeur de tous les professeurs qu'il nomme dans Henri Brulard.

BEYLE A L ECOLE CENTRALE loO

par une supériorité invincible ^. L'excellent Colomb, brouillant tout, attribue généreusement à son cousin un succès qui avait fait é})oque dans l'histoire de l'Ecole centrale ^.

Quant à Beyle, il est au contraire bien notable que ce futur psychologue, ce prochain admirateur de Tracy, ce disciple de Cabanis, non seulement n'a jamais remporté le moindre prix de grammaire générale, mais ne s'est même jamais présenté pour l'obtenir. Son amour pour l'idéologie n'était-il donc encore dans ce temps-là qu'un amour malheureux ?

Mais les succès scolaires de Beyle nous importent beaucoup moins que son goût pour l'étude, ou que l'influence de ses maîtres.

Parmi ceux-ci, peu nous intéressent ^. Beyle retrouva sans plaisir à l'Ecole centrale son professeur de latin, I\I. Durand, dont il méprisait depuis longtemps l'ignorance *. Quant à Berriat Saint-Prix, qui enseignait la légis-

1 . Sur Grand-Dufay, voir //. Br., II, 1-3. Beyle met en relief son esprit et son hypocrisie.

2. M. Chuquet ajoute quelques infxacliludcs à celles de Romain Colomb. Il rapporte l'anecdote au concours de belles-lettres, — et non de grammaire générale, — de l'an VI, — au lieu de l'an VU (23).

o On trouvera dans le livre de ÎM. Chuquet des renseignements sur la plupart de ceux qui eurent dans l'éducation de Beyle un rôle secondaire (19-22). Je ne m'arrêterai ici qu'aux autres.

4. Il y avait cours de langues anciennes (c'est-à-dire, en fait, de latin seulement) tous les jours de dix heures à midi. Ce cours, destina- aux élèves de douze à quatorze ans, était complet en deux années. On ne doutait point que ce laps de temps ne suffit pour les initier à la connaissance de la grammaire et de la littérature {Clainw/an(, du 18 messidor an VI). Mais cet enseignement, pourtant si discret, était abandonné par les élèves, et ils se pressaient aux cours de sciences. On essayait en vain de leur persuader que les langues anciennes leur donneraient « le goût des vertus républicaines ». Une trentaine seulement répondirent à l'appel.

Ils étaient divisés en deux sections. Le De Viris..., Flonis, le Seleclse..., Cornélius Aepos et Phèdre, étaient étudiés dans la première. « Le professeur mettra ensuite entre les mains de ses élèves la houlette des bergers ; et Virgile, dans ses pastorales, sera pour eux un Orphée, qui ne m.Tnio la lyie qi;e pour réunir les hommes par le lien des mœurs et des lois. » Ainsi s'exprimaient les

lation ^, Chalvet, l'histoire, Trousset, la chimie, et Villars ^, l'histoire naturelle, ils ne semblent jioint avoir beaucoup compté pour Beyle. Mais, à des titres divers, ses professeurs de littérature, de philosophie, de mathématiques et de dessin, doivent retenir notre attention.

programmes d'alors. (Arch. de l'Isère, L 378.) — Dans la deuxième section, c'est-à-dire après un an d'études, les élèves lisaient César, Tite-Live, Salluste *, Tacite **, Cicéron, Y Enéide, Ovide et Horace.

Généralement le professeur expliquait seul : les élèves écoutaient, et comprcprenaicnt s'ils pouvaient. Parfois on les obligeait à répéter ce qu'ils avaient entendu. Nous ignorons s'ils faisaient des versions par écrit. 11 est question dans les programmes de « compositions », peut-être des discours latins. Et sans doute le professeur devait « meubler » la mémoire « d'actions glorieuses et d'exemples de vertus républicaines », mais on peut se deinandcr s'il apprenait du latin à ses élèves.

1. Beyle ne le nomme même pas, et peut-être ne suivit-il pas son cours.

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