IV
2. Id. — Le ton de ce cours, je l'ai dit, n'est en aucune façon celui qu'on attendrait, d'après l'âge des auditeurs. Dubois-Fontanelle n'évite nullement les sujets scabreux, les situations risquées ; il traite ses élèves comme des hommes faits, avec une liberté que s'interdiraient assurément aujourd'hui tous les professeurs de l'enseignement secondaire.
3. Dubois-Fontanelle connaît assez bien, comme tout son temps, les grands auteurs italiens, il étudie Pulci, Boiardo, l'Arioste, le Tasse, la comédie italienne, qui le scandalise, car c'est un homme austère, sinon pudibond ; il ne donne pas moins de six pages à Dante, tout en reconnaissant qu'il est « plus admiré que lu. » — Il parle de Camoëns, de Klopstock et de Gessner, etc., etc. Est-il besoin d'ajouter que ces études de littérature étrangère sont bien souvent superficielles ; pourtant elles ne le sont pas toujours. Et, même ainsi présentées, elles préparaient du moins les élèves à des lectures nouvelles. On sait d'ailleurs que, contrairement à l'illusion de nos contemporains, la littérature étrangère était beaucoup mieux connue au xvm* siècle, en France, qu'au xx''. Les re vues du temps semblen infiniment plus cosmopolites que les nôtres.
4. Il ne lui accorde pourtant que moins de deux pages, et plus de sept à Drvden.
d'Hanilet et des fossoyeurs révolte le goût délicat de M. Dubois-Fontanelle ^.
Beyle trouva que cette admiration dédaigneuse était insuffisante.
Mais les théories littéraires de M. Dubois-Fontanelle importent peu. L'essentiel était qu'il éveillât, par tant d'exemples, tant de citations, tant d'idées, banales sans doute ^, mais abondantes, la curiosité de ses élèves. Beyle n'a point rendu justice à son maître. Je doute qu'en beaucoup d'autres écoles centrales il eût trouvé un professeur de belles-lettres aussi bien préparé à sa tâche, et d'une culture aussi large ^. Grâce à lui, Beyle posséda quelques notions sur tous les écrivains passés qui avaient pu laisser une œuvre et un nom ; grâce à lui surtout ce futur cosmopolite fut initié à des littératures qu'il aim.era, comme celles de l'Italie et de l'Angleterre, et qui contribueront à faire de lui un penseur européen.
En écoutant son maître de belles-lettres, Henri Beyle apprit encore autre chose que de la littérature. Comme il convenait à un professeur d'école centrale ^, Dubois- Fontanelle était idéologue ^. Il l'était même si bien, qu'il commença son cours de littérature par quelques leçons de philosophie. '( Comme il faut avoir des idées pour être
1. Il cite le monologue d'Hamlet traduit par Voltaire, dont il juge les vers supérieurs à l'original.
« Il est impossible, conclut-il, de le lire dans quelques endroits sans l'admirer, et de n'être pas révolté l'instant d'après. » (II, 259-261.)
2. Il ne prétend pas à l'originalité ; il avoue en finissant sa préface qu'il a voulu « présenter... moins des idées neuves que des idées justes. Les principes du bon, du vrai et du beau sont dans la Nature... Le précis de ce qui a été dit de mieux sur cette matière intéressante... vaut bien sans doute des vues nouvelles.»
3. M. Dubois-Fontanelle montrait même parfois une érudition surprenante ; •il écrit tout un chapitre sur les théâtres du nord, Pologne, Allemagne.
4. Dupuy de Bordes lui-même, professeur de mathémathiques, ne disait-îl pas (cf. plus bas, p. 290) : « C'est toujours CondiJlac à la main que je conduis mes élèves ».
5. Il est d'ailleurs discret dans l'expression de ses idées ; on le voit attentif à ne pas choquer un auditoire en partie composé d' " aristocrates ». Il ne fait d'Iielvétius qu'un bien timide éloge ; pourtant il défend hautement les « philosophes », d'Alombert, Diderot. Et s'il ne dit mot de politique, il est sévère pour le « fanatisme » des « siècles de barbarie », c'est-à-dire du moyen-âge, où Ja scholastique faussait les esprits. En un mot il est voltairien, mais nullement révolutionnaire. Il est même « poli pour la religion », comme dit Stendhal.
BEYLE A L ECOLE CE>ri5ALE
cloquent, nous traiterons d'abord de l'art de penser », disait-il dans sa troisième leçon. « En traçant cette faible esquisse de l'art de penser, nous suivrons principalement Locke, Condillac et Helvétius... ^ .>
Il ne se contentait donc pas d'une étude historique ; il prenait hautement parti, et, comme presque tout son siècle, il n'admettait d'autre vérité que celle de la doctrine sensualiste.ll en exposait à ses élèves les principales théories 2, et s'arrêtait enfin à Condillac, pour ne le plus quitter. « Condillac... nous servira de guide dans l'art d'écrire. »
Dès lors en effet ce sont les idées de Condillac qu'il reproduit, avec une servilité admirative. « L'ouvrage de Condillac, dira-t-il dans la 5^ leçon 3,... nous dispense d'en faire un qu'il serait difficile de faire, je ne dis pas mieux, mais aussi bien. Nous nous contenterons de l'abréger en réduisant à 40 ou 50 pages les 400 qu'il contient. »
Si bien qu'Henri Beyle, avant peut-être d'apprendre plus profondément la logique de Condillac avec l'abbé Gattel, en reçut les premières notions par les soins de Dubois-Fontanelle.
Nous verrons plus tard quelle influence eut sur Beyle la philosophie de Condillac. Disons seulement ici qu'il n'apprit point en vain comment l'idéologie est à la littérature la meilleure des préparations. Dubois-Fontanelle lui donna le premier l'exemple d'unir et presque de con-
1, Manuscrits de Beyle, t. XXV. — Dubois-Fontanc'.le terminait sa quatrième leçon en disant : « Je me suis borné à vous donner ici une idée de l'histoire de la science de l'entendement humain dont longtemps on n'a enseigné que le roman, et à vous introduire à l'étude plus approfondie que vous pourrez en faire avec Locke et Condillac... » (R 5896, t. XXVI.)
Et il concluait un peu plus loin : « Il était indispensable de connaître la manière dont se forment nos idées avant d'apprendre la méthode suivant laquelle nous devons les exprimer et les ranger. Les mots dont nous nous servons pour les rendre doivent suivre dans notre bouche ou sur le papier l'ordre et la liaison qu'elles avaient dans notre esprit. C'est dans l'application de ce principe que consiste l'art d'écrire... »
2, « Le chemin qu'il fallait suivre pour découvrir comment nous pensons n'a été connu et fraye que par Locke ; Condillac l'a débarrassé de tout ce qui l'obstruait encore, l'a aplani... Nous avons appris de Locke que toutes nos idées nous venaient par les sens, et de Condillac la marche qu'elles suivaient depuis la perception jusqu'au raisonnement. » {Ici.)
3, Sur (I l'art d'écrire. » (Id.)
fondre l'une avec l'autre. Et personne plus que Beyle ne pratiquera pareil mélange ; l'auteur de l'Histoire de la Peinture, de V Amour, ou de Racine et Shakespeare, appliquera à tous les sujets la logique que lui avaient enseignée Condillac et Tracy ^. Ne devait-il donc pas quelque gratitude à M. Dubois-Fontanelle, qui, si souvent, dans les premières leçons de son cours, lui avait répété que Vanalyse de Condillac est la seule méthode pour composer et pour écrire ^ ?
« Je me croyais du Génie... pour le mcUer d& Molière et de Rousseau.
Je méprisais ... souverainement le talent de Voltaire : je le trouvais puéril. J'estimais sincèrement Pierre Corneille, l'Arioste, Shakespeare, Cervantes et, en paroles, Molière. Ma peine était deles mettre d'accord. »
(H. Br., II, 19.)
Malgré tant de bienfaits, M. Dubois-Fontanelle n'a laissé à son élève que des souvenirs médiocres, et peu de reconnaissance ^. Beyle n'accordait sa gratitude qu'aux
1. « Notre romancier, écrit Î>I. G. Lanson, a appris à écrire dans l'Art de raisonner, l'Art de penser, et la Grammaire de Condillac. » {Hisl. de la Lill. ■franc., 995.)
2. Dubois-Fontanelle revient sans cesse à l'analyse, « méthode heureuse de Condillac... » (R 5896, t. XXVI). I! l'oppose à l'ancienne manière de raisonner, plus propre à former des esprits faux que des esprits justes (R 589G, t. XXV). « C'est par l'analyse, dit-il, c'est par la seule analyse riue'4'on peut espérer quelque progrès dans l'art de penser. » (Id.)
Et il concluait ses leçons préliminaires par ce résume des méthodes de Condillac, dont il semble que Stendhal aurait Lnit volontiers la règle de son style :
« Il faut bien concevoir ses idées, les lier, les exprimer dnns le même ordre ,et avec les mêmes gradations qu'on les a conçues, n'y joindre que des accessoires qui s'y lient également, employer toujours le mot propre, construire ses phrases avec clarté, choisir les tournures qui ajoutent à cette même clarté, rejeter toutes celles qui peuvent y nuire ; reporter l'application des mêmes principes dans le tissu du discours ; enfin, ne dire jamais que ce que l'oîi doit dire, et pas plus qu'on ne doit dire. » [Cours de belles-lettres, I, 101.)
•3. 11 rappelle pourtant que ce brave homme lui prêtait ses livres (H. Br., Il, IG). Quelques années plus tard, il servit de témoin à l'acte mor'.uairc de 8on vieux maître. (Flore littéraire du Dauphinê, 698.)
BEYLE A L ECOLE CE.NÏUALE
■gens qui lui étaient sympathiques : Dubois-Fontanelle avait trop de froideur et de lassitude pour plaire à ce fougueux jeune homme ^.
Il n'admira de son maître ni les idées ni le goût. « J'avais... un certain beau littéraire dans la tète en 1796 ou 1797, quand je suivais le cours de M. Dubois-Fontanelle ; ce beau était fort différent du sien ^. » M. Dubois-Fontanelle était classique, et il aimait l'emphase. Henri Beyle, nous ne saurions trop l'en louer, a toujours détesté l'exagération du style, et Shakespeare le passionnait déjà. C'était donc un auditeur indépendant, mais un auditeur attentif : « ... quand je suivais le cours de M. Dubois, je n'apprenais tout ce qu'il me disait que comme une fausseté utile. Mais j'apprenais d'autant mieux cette doctrine littéraire que je n'en étais pas enthousiaste *. »
Nous avons entrevu la « doctrine littéraire » de M. Dubois-Fontanelle ; nous aimerions mieux encore connaître celle de Beyle, quand il avait seize ans. Mais il nous avoue qu'il n'en a point lui-même un souvenir bien net : « Comme... mon idée de perfection a changé tous les six mois, il m'est impossible de noter ce qu'elle était vers 1795 •ou 1796 *... » Il reconnaît cependant : « Mon idée sur le beau littéraire, au fond, est la même qu'en 1796, mais chaque six mois elle se perfectionne, ou, si l'on veut, elle change un peu ^... » Nous pouvons négliger ces nuances. Les auteurs que Beyle préfère, en ces trois dernières années de son séjour à Grenoble, suffiront pour nous apprendre les tendances essentielles de son goût.
Il continuait d'aimer, et sans doute de lire, ceux que
1. Mais, au témoignage de Beyle lui-même, il avait su, par d'habiles flatteries, se gagner le reste de son auditoire : » Pour l'art de flatter : considérer l'espèce d'attendrissement produit sur les jeunes gens de Grenoble par M. Dubois- Fontanelle... » (Inédit, note écrite entre 1803 et 1806, Bibl. de Gren., R 5896, t. I.)