‹ La jeunesse de StendhalChapitre 196 sur 288 · Br.. I · texte numérisé non relu

Br.. I

de son style n'est guère perceptible à un enfant ^. A travers le beau langage et les discours ordonnés de ses trop nobles personnages, comment découvrir la vérité des passions, si l'on n'en a aucune expérience ? Henri Beyle n'était point encore assez psychologue, ni assez connaisseur, malgré M, Dubois-Fontanelle, pour discerner un si fin mérite.

Mais, pour aimer Shakespeare, il n'est point nécessaire d'être un connaisseur. De l'imagination, une sensibilité vive suffisent. Beyle avait par surcroît une âme énergique et violente. Dès qu'il connut Shakespeare, il se donna à lui tout entier.

Beyle ne découvrit pas Shakespeare ; son confesseur le lui prêta ". Le « bon père Morlon» ne se doutait guère qu'il devenait ainsi l'un des agents lointains d'une révolution littéraire. Beyle, comme les milliers de Français qui lurent la traduction de Letourneur et, par mode ou par goût, s'enthousiasmèrent pour le poète anglais, Beyle s'enthousiasma. Mais son admiration fut d'une force et d'une qualité particulières. Elle aura aussi des conséquences plus notables.

« Je crus renaître en le lisant. D'abord, il avait l'immense avantage de n'avoir pas été loué et prêché par mes parents, comme Racine... Pour que rien ne manquât au

1. Il donne même de cette incompréhension une glose assez fine : « Comment, vivant solitaire dans le sein d'une famille parlant fort bien, aurais-je pu sentir le langage plus ou moins noble ? Où aurais-je pris le langage non élégant ? »

2. C'était un bénédictin *, « un moine savant,... très peu moine. » — « Ce bon père Morlon a eu une grande influence sur mon esprit ; il avait Shakespeare traduit par Letourneur, et son neveu Bigillion emprunta pour moi, successivement, tous les volumes de cet ouvrage considérable pour un enfant, dix-huit ou vingt volumes **. » (//. Br., I, 287-288.)

Beyle n'a guère pu connaître Bigillion qu'à l'Ecole centrale, et en 1798. (Cf. p. 3G7, note.) Il se trompe par conséquent lorsqu'il écrit : « J'ai lu continuellement Shakespeare de 1796 à 1799 ». Il n'a commencé ù lire Shakespeare qu'en 17',t8.

•Ou, d'après M. Cluiquel, un cordelicr {Rei>. Crit. d\i 2C< avril 19l3). ** La traduction de Shakespeare par Letourneur (Paris, 177G-1782) comptait 20 volumes in-S".

BEYLK A l'École centralf. 275

pouvoir de Shakespeare sur mon cœur, je crois même <jue mon père m'en dit du mal... »

Mais ce « pouvoir de Shakespeare « sur le cœur de Beyle tenait à de bien autres motifs que le puéril désir de contredire son père. Il s'agit ici de l'un des amours les plus profonds qu'ait jamais connus Stendhal. « Je n'ai •aimé avec passion en ma vie, a-t-il écint, que Cimarosa, Mozart et Shakespeare ^. » Il garda cette « adoration », aussi vive, jusqu'à la mort. Et il voulut en témoigner par delà la mort même ^.

C'est que d'intimes et profondes harmonies rapprochèrent dès le premier jour le vieux tragique sublime et l'ardent adolescent ^.

Quelles vengeances ou quelles tendresses pouvaient jamais sembler exagérées à ce petit cœur excessif? quelles aventures romanesques pouvaient surpasser son désir immodéré de chimères? Tout ce que les sages compatriotes de Voltaire trouvaient risible en Shakespeare, hors de la nature et du bon sens, tout ce qui était pour eux les défauts d'un génie trop sauvage, devait paraître sublime à Henri Beyle.

Mais, s'il ne s'intéresse qu'aux passions extraordinaires*, il les veut réelles. Il détestera les héros du théâtre romantique, non pour leur frénésie exorbitante, mais pour leur langage sans vérité. Shakespeare le satisfait sur ce point. Malgré tous les emportements d'une imagination surhumaine, il reste naturel et vrai. Cette simplicité scandalisait les classiques. Beyle, au contraire, que choquaient les vulgarités de Molière, parce qu'elles étaient bourgeoises •et basses, pardonnait à Shakespeare les traits les plus naturalistes, parce que la tendresse ou la passion s'y exprimait dans toute sa beauté nue. Beyle est un délicat, mais le style « noble » des classiques lui semble aussi odieux

Page 1