‹ La jeunesse de StendhalChapitre 195 sur 288 · H. Br., II · texte numérisé non relu

H. Br., II

3. N'a-t-il pas dit : « Mon beau idéal littéraire a plutôt rapport à jouir des œuvres des autres et à les estimer, à ruminer sur leur mérite, qu'à écrire moimême » (Id., ib.) ?

4. « Le Cid » lui « plaisait plus en l'an VII qu'en l'an IX », écrira-t-il dans son Journal (29), parce qu'il sentait bien à quinze ans Vhonneur des monarchies. Cf. aussi plus haut, p. 172-173.

Il est permis de croire que, dès son adolescence, il sentait déjà toute la pauvreté psychologique des caractères. A un enfant sensible et curieux de passion, ce théâtre n'offrait que des intrigues artificielles et des héros phraseurs. Il en condamnait, nous assure-t-il, « la puérilité emphatique ^ ». Ce jugement sévère paraîtrait aujourd'hui banal ; il était alors audacieux. On égalait les tragédies de Voltaire à celles de Racine et de Corneille. Par un dédain aussi bien motivé, le jeune Beyle montrait une originalité précoce ^.

S'il n'élevait pas Voltaire au rang des autres tragiques, ce n'est point qu'il aimât l'auteur d'Athalie.On a prétendu, il est vrai, que cette haine pour Racine était bien postérieure : Beyle aurait prêté à sa jeunesse les goûts de sa maturité ; le critique de Racine et Shakespeare n'aurait point voulu s'être déjugé : « Sa correspondance et son Journal, écrit M. Chuquet, prouvent qu'il avait dans sa jeunesse la superstition littéraire du xvii^ siècle ^. » Et il cite quelques jugements élogieux de Beyle sur Racine et sur ses pièces. On pourrait en citer bien d'autres.

Mais qu'Henri Beyle, à vingt ans, après avoir lu La Harpe, et fréquenté la Comédie française, ait appris à discerner dans les tragédies de Racine ce que tout homme de goût est bien forcé d'y reconnaître, cela ne prouve point qu'enfant, et n'obéissant qu'à son instinct, il l'ait lu avec plaisir. Quant à opposer à cette sévérité pour Racine sa générale admiration du xvii^ siècle, admiration que d'ailleurs il ne reniera en aucun temps, c'est résoudre avec trop de simplicité une question aussi complexe et nuancée que les goûts littéraires de Stendhal.

Aussi bien avons-nous un témoignage qui n'est pas suspect. Beyle ne pouvait songer à mettre de la cohérence

1. //. Dr., II, 23 ; cf. id., 137. — Dès 1801, il écrit à sa sœur : « Tu sentiras... combien son vers coulant, mais vide, est inférieur au vers plein de choses du tendre Racine et du majestueux Corneille. » tCorr., I, 24.)

2. C'est ce que j'aurai l'occasion de mieux prouver, quand j'étudierai, dans un autre volume, les idées littéraires d'Henri Beyle en 1805.

3. M. Chuquet n'était pas le premier à suspecter la bonne foi de Beyle. « Quand, en 1824,... j'écrivis Racine cl Shakespeare, on m'accusa de jouer la comédie et de renier mes premières sensations d'enfance... » (//. Br., I. 289.)

BEYLE A l'ÉCOLK CENTRALE 273

dans ses opinions littéraires, quand il écrivait, vingt ans avant Racine et Shakespeare, dans son Journal de 1804 ^ : « A cette époque [en 1794]... llacine m'ennuyait à mourir. . . J'avais de l'antipathie pour les tragédies et pour le style tragique. Je trouvais dans les tragédies... les morceaux ennuyeux, et, en arrivant à Paris en l'an VII, ces morceaux ennuyeux me glaçaient toujours ^. »

Un pareil texte ne peut laisser aucun doute. Mais en vérité il n'en était pas besoin pour accepter le témoignage d'Henri Bridard. L'aversion de Beyle pour Racine n'est pas seulement prouvée en fait, elle était naturelle, je dirais presque nécessaire.

Lui-même en explique très clairement les raisons. Tout d'abord son père louait Racine ^ ; et nous savons de reste combien Beyle avait l'admiration rétive. Puis Racine est royaliste, courtisan même, et Beyle farouchement républicain. « Racine... me faisait l'effet d'un plat hypocrite. Mon grand-père m'avait conté l'anecdote de sa mort pour n'avoir plus été regardé par Louis XIV.» On ne saurait exagérer l'influence de la politique sur Henri Beyle *. Ce petit cœur passionné ne savait pas être impartial. Le poète du respect monarchique et des bienséances de cour ne pouvait que lui sembler odieux ^.

Enfin Beyle n'aimera les vers en aucun temps. Il n'en sentira jamais assez la beauté plastique ou l'harmonie, et il sentira toujours trop le tort qu'il font à la logique. «... les vers m'ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa netteté. J'abhorrais coursier au lieu de cheval. J'appelais cela de l'hypocrisie ^. »

Il avait donc pour ne pas goûter Racine d'assez bonnes raisons ; en avait-il pour l'apprécier ? L'élégante pureté

1. C'est-à-dire l'année même qu'il « loue passionnément Bajazet », ce dont M. Chuquet tire grand argument.

2. Journal, 97. Par morceaux Beyle entend sans doute les tirades.

3. « Racine, sans cesse loué par mes parents...» « Il suffisait qu'ils louassent une chose de plaisir pour me la faire prendre en horreur. » {H. Br., I, 288, 287.)

4. Elle sera surtout maîtresse entre 1802 et 1806, ce qui n'a jamais été montré.

5. Peut-être faudrait-il ajouter ; le poète chrétien d'Esther et d'Athalic.

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